Qu’il en soit ainsi
Episode 4
J’évolue depuis une heure dans une atmosphère des plus étranges. Le lieu est sans originalité : une galerie new yorkaise parmi tant d’autres. La fréquentation semblable à tant d’autres soirs. Du noir, du blanc, du gris, et une touche de rouge, disposée avec parcimonie dans les tenues des convives. Le champagne, ou ce qui y ressemble vaguement, circule grâce à des serveurs correctement habillés. Un léger brouhaha, rien d’insupportable, les gens parlent beaucoup mais avec une certaine retenue. Pas mal de chuchotements. Pas mal de regards à la dérobée. Rien d’inhabituel donc. Moi-même je ne déroge d’ailleurs pas au dress code. Le noir, c’est tout de même ce qu’on a fait de moins indémodable. Merci Audrey d’avoir fait de la petite robe noire l’atout majeur de la garde-robe d’une femme. Et je suis une fois de plus une pièce rapportée. Fort jolie et élégante pièce, mais dont on peut sérieusement questionner les motifs de sa présence en un tel lieu. Je souris beaucoup, acquiesce, hoche la tête, et parle peu. Juste suffisamment pour ne pas dévaloriser celui que j’accompagne, car qui voudrait d’une escorte sans cervelle ? Un peu mais pas trop. C’est tout une question d’équilibre. Vraiment rien de différent par rapport à d’habitude.
Qu’y a-t-il donc d’étrange alors ?
Déjà, ces tableaux qu’on me fait observer en s’émerveillant du pur génie qui se cache derrière. J’ai déjà vu pas mal de paysages, d’aquarelles, de cubisme, d’abstrait. Mes connaissances en art sont plutôt limitées, mais je ne passe jamais une occasion de m’instruire un peu. J’ai suivi un cours d’histoire de l’art très intéressant mais qui m’a bien fait comprendre que l’avenir de commissaire-priseur n’était vraiment pas pour moi. J’ai visité pas mal de musées, d’ailleurs j’ai une affection très particulière pour le MoMa, un superbe musée que je ne me lasse pas de visiter quand j’en ai le temps. Rarement, admettons. J’aime beaucoup me perdre au cinquième étage à la rencontre de Dali ou Cézanne. Je ne suis donc pas totalement fermée à toute forme d’art, loin de là. Mais ce que j’ai sous les yeux, j’ai beaucoup de mal à comprendre ce qui en fait de l’art. Je ne suis sans doute pas assez calée pour déceler la technique parfaite de l’artiste, tout ce que je peux juger, c’est ce que cela m’inspire. Et ces œuvres me dérangent. Elles provoquent un malaise. Oui, voilà. Elles me mettent mal à l’aide. On a du mal à voir ce que cela représente, des formes colorées. Des tâches. Des projections de sang ? Aucune idée. En tous cas, c’est assez sombre et flippant.
Et puis surtout, il y a aussi le fait que je ne travaille pas ce soir. Je n’accompagne pas un client. Et l’homme à côté de qui je me trouve n’a pas payé mes services. Et ça, ça change tout, et ça chamboule un peu pas mal de repères.
« Alors ?
— C’est… assez… impressionnant. C’est… »
Tellement dur à qualifier que je remercie la énième interruption de cette soirée. Même si ça implique d’être encore une fois présentée, et encore une fois devoir oublier le nouveau nom au bout de quelques secondes. Et c’est là une des différences majeures avec mon job. J’évolue dans un milieu assez…fermé. Sans dire que je rencontre toujours les mêmes personnes dans les soirées, je sais qui elles sont. New York a beau être une ville immense, il y a des noms de la politique et de la justice qu’on n’oublie pas. Alors que ce soir, aucun nom n’est vraiment familier, et je n’ai pas vraiment la pression de devoir retenir quoi que soit, ou de mettre dans un coin de ma tête un nom qui pourrait, éventuellement, me resservir un jour, dans de toutes autres circonstances.
« Je suis ravie de faire votre connaissance ! »
Cette femme au brushing et à la manucure parfaites accentue les A de sa phrase et son sourire, comme si vraiment elle était ravie de faire ma connaissance alors qu’elle n’a absolument aucune idée de qui je suis. Mais après tout, peut-être que comme moi, elle m’aura oubliée d’ici demain.
« On en était où ? »
Ah oui, à la séance de torture.
« A vrai dire, je ne suis pas sûre de bien…
— C’est assez simple quand on a la clé du mystère en fait. Il s’agit de la Cène. »
Je regarde plus attentivement et ne discerne pas plus de table que d’apôtres ou encore de christ. Excusez la minuscule.
« Chaque couleur représente un des apôtres. »
Ah c’était donc ça, les taches… Bien, mais encore ?
« Je crois que ce que Mason cherche à dire ici, c’est que la religion est un vaste fourre-tout dans lequel on discerne un peu ce qu’on souhaite y trouver. »
Dit ainsi, ça a presque un sens.
« Je suis désolé, ce n’est pas une soirée très marrante.
— Non ! Enfin je veux dire… Si ! Enfin… »
Il tente de garder son sérieux.
« Et si j’allais chercher nos manteaux ? »
Léger haussement d’épaule qui ne veut pas moins dire : « ouiiiiii, viiiiiiiiite ».
« D’accord ».
En retenue, disais-je.
Manteau et gants enfilés, nous attendons sur le trottoir un taxi à l’approche. Il fait froid mais sec, aussi l’attente n’est pas vraiment insupportable. La soirée non plus n’a pas été si insupportable. Bizarre mais pas totalement désagréable.
« Ah… souffle-t-il. Pas le meilleur endroit pour sortir une fille le premier soir, hein ? »
Je pouffe très légèrement de rire, pas très à l’aise avec la question et la réponse attendue.
« C’était intéressant.
— C’était de la merde oui ! »
Il me regarde et baisse la tête, les joues un peu plus roses. Le froid, bien entendu.
« Ces putains d’apôtres ? Des tâches de couleurs ? Et ces tableaux censés représenter la vie éternelle ? C’est de l’incitation au suicide ou je ne m’y connais pas.
— C’était plutôt sombre, en effet.
— Non, sérieusement Sasha… Je savais un peu où je mettais les pieds, et ce n’était pas très fairplay de l’imposer à quelqu’un d’autre.
— Ca ne m’a pas tant dérangé que ça, j’ai appris plus de choses que je ne l’aurais imaginé.
— Apprendre de ce sale con de Mason ? Non, j’en connais des artistes dont on peut apprendre des trucs, lui c’est un naze ! Et tous ces cons qui lui lèchent les bottes, ça me met hors de moi. »
Il a pourtant été très calme et souriant toute la soirée, peut-être un peu tendu parfois, mais toujours cordial, avec tous, même avec le dénommé Mason. A vrai dire, je ne sais plus trop à quoi il ressemble, dans ma tête, il ressemble à un de ses apôtres, une tache de couleur sur le tableau de ce soir.
Un taxi s’approche, à allure raisonnable.
« Je prendrai le suivant, la course est pour moi. »
Il a plutôt l’air pressé de me coller dans le taxi et de se débarrasser de moi, ce qui n’est pas tellement pour me plaire car j’ai l’impression qu’il se tient pour responsable d’une soirée complètement ratée. Je connais assez mal le quartier, et en regardant aux alentours, je ne vois rien qui puisse aider à rétablir le tir.
« J’ai un peu faim en fait. Ils ont eu la main légère sur les petits fours.
— C’est pour mieux nous faire tourner la tête avec leur piquette et faire passer leurs croutes pour des Picasso.
— Burger ?
— Burger », confirme-t-il, et il s’engouffre dans le taxi derrière moi.
Et c’est ainsi que j’ai accepté de sortir un soir avec Philip pour l’accompagner à un vernissage.
*
« Ici le QG des opérations, attention les troupes, je nous concocte une après-midi des plus serrées !
— Tu peux arrêter de me parler au pluriel, Jamie !
— Non en fait j’ai aussi Kate en même temps sur l’autre ligne. Non, je disais juste à Sasha que vous êtes toutes les deux en lignes.
— Alors qu’elle est le programme ? demandé-je.
— Déjeuner à 13h sur 72ème Est, ça vient d’ouvrir, c’est du bio et c’est bon pour nous.
— 13 heures… Je ne sais pas si…
— Mais non Kate ! Tu confonds avec celui sur la 78ème ! Tu disais, Sasha ?
— Que je serai peut-être un peu en retard. Ensuite ?
— Ensuite je vous emmène faire la tournée des boutiques de chaussures et… » Pause. « Ah pas de problème.
— Pas de problème quoi ?
— Non, Kate dit qu’elle doit s’acheter une ou deux robes, on fera ça dans la foulée.
— Je croyais qu’on était à la recherche d’un cadeau d’anniversaire pour Paul.
— Oui, mais on peut bien se faire plaisir aussi, non ? » Nouvelle pause. « Non, Sasha disait juste… »
Le système de communication de son QG laisse à désirer, elle est à quelques secondes de péter les plombs. J’ai envie d’essayer, juste pour voir. Mais je n’ai pas le temps.
« Bon Jamie, je te fais confiance pour le planning, je vous rejoins pour 13h30 et n’oublie pas l’objectif premier de notre épopée. »
Je raccroche et vérifie l’heure sur mon portable. 10h10, en retard, et sur le point de me faire engueuler. Je pousse la porte de la salle et remarque sans surprise que la salle est déjà remplie, les sièges bien occupés, et le professeur sur sa lancée. Et comme il se trouve juste face à la porte, tout espoir de faire ça discrètement tombe à l’eau.
« Miss Paulson ! C’est gentil à vous de vous joindre à notre groupe, et de manière ponctuelle qui plus est. Laissez-moi réfléchir ? N’est-ce pas la troisième fois que vous vous permettez d’arriver en retard à mon cours ? Toujours avec une excellente excuse, cela va sans dire.
— Je suis désolée.
— Pas d’excuses pour aujourd’hui ?
— Non, monsieur. »
21 ans et me faire ainsi passer à savon devant une salle pleine d’étudiants, je l’ai mauvaise, mais il faut bien dire ce qui est. Je l’ai un peu cherché aussi.
« Eh bien puisque mon cours ne vous inspire pas plus, je vous suggère d’en choisir un autre. Pour ma part, je n’évaluerai pas votre travail pour ce semestre. Vous pouvez disposer Melle Paulson. »
Et c’est ainsi que je me suis faite virer du cours sur l’espionnage et le contre-terrorisme du Pr Rascoff.
*
Quand on a été élevée dans une petite ville et que les distractions étaient les fêtes de village, que la grande sortie c’était pour aller au supermarché, qu’on n’a jamais vraiment fait les boutiques parce que c’est une perte de temps et d’argent, l’arrivée à New York est pour le moins grandiose. Des magasins à perte de vue, des boutiques de mode à n’en plus finir, des cabines d’essayage toutes plus attrayantes les unes que les autres, à ne plus savoir où donner de la tête, à en donner le tournis. Evidemment, c’est plus facile de résister à la tentation quand on a le porte-monnaie complètement vide. Et le lèche-vitrine, malgré les nombreuses années passées à ignorer que tant de jolies lumières pouvaient venir mettre en valeur autant de jolis tissus, devient rapidement un passe-temps déprimant. Jusqu’à ce moment magique où enfin on touche son premier salaire. Le plaisir de pouvoir dépenser quelques billets, avec un très léger soupçon d’insouciance avant que la conscience ne nous rattrape. L’ivresse de pouvoir passer quelques heures à essayer des robes toutes plus élégantes que tout ce qu’on a pu porter jusqu’alors. Mais ça, c’est encore avant d’avoir touché le pactole. Parce que oui, le petit salaire de caissière peut permettre de mettre un pied dans le magasin et de caresser un peu de soie ou d’angora, mais le petit salaire de prostituée de luxe ouvre lui bien plus de portes, donnant toutes sur des couloirs plus grands, plus lumineux, plus enchantés.
Pour être tout à fait franche, la première paye, on la claque facilement dans ce qu’il y a de plus futile. Des jolies robes, quelques bijoux, du parfum, et bien sûr les chaussures. Parce qu’il le faut, oui, mais surtout parce qu’on est comme une gamine dans l’usine du père noël. Tu veux, tu prends ! Tu ne regardes pas à la dépense, tu as plus d’argent que tu n’en as eu dans les mains de toute ta courte vie, alors tu te fais vraiment plaisir.
Pour être encore plus honnête, cet enthousiasme ne dure pas. Et pour cause, on réalise assez vite que toutes ces belles tenues qu’on imagine prendre plaisir à porter lorsqu’on se regarde dans le grand miroir bien nettoyé de la cabine de luxe qui justifie vraiment le prix pour quelques bouts de tissus, ne sont en fait que des outils de travail destinés à plaire au client, et surtout à donner d’autant plus au client l’envie de voir ce qu’il y a en-dessous.
Non, la fièvre acheteuse ne dure pas bien longtemps. Et faire les magasins cesse assez rapidement d’être un plaisir, malgré le porte-monnaie un peu plus rempli de billets verts.
Sauf pour Jamie qui pratique le shopping comme un athlète de haut niveau se donne à fond dans sa discipline. Si elle n’a pas pris le temps de vérifier toutes les allées du magasin, d’observer chaque nouvel article depuis sa dernière visite, alors c’est une séance ratée et décevante. Accepter de faire les boutiques avec elle, c’est accepter de faire un marathon en piétinant. Il faut au moins une journée de repos pour s’en remettre.
Mais la joie de vivre et l’entrain de Jamie sont contagieux. Une séance shopping entre filles, de temps en temps, car il ne faut pas abuser des bonnes choses, peut être bienvenue et redonner le sourire, même quand il n’y a rien de réjouissant aux alentours.
Alors que Jamie est déjà en train d’enfiler 15 tenues différentes, quasiment toutes en même temps pour être plus efficace (permettez-moi quand même d’en douter un peu), Kate prend sa tâche très au sérieux et s’attèle à trouver une tenue pour un gala. Et moi je flâne, sans idée ni besoin précis. Au final, faire le shopping pour les autres n’est peut-être pas un passe-temps à rayer de la liste.
« Tu cherches quelque chose de particulier ? »
Kate a clairement l’air en quête de LA robe.
« J’ai trois soirées de prévu cette semaine, et j’ai déposé pas mal de trucs chez le teinturier et avec ma nounou qui me fait faux bonds dès qu’elle a une quinte de toux, j’ai peur de ne pas avoir le temps d’y passer. Je préfère voir venir. »
Ça me fait penser à ces hommes d’affaires blindés et célibataires de préférence qui achètent uniquement des chemises d’une qualité remarquable et qui ne les mettent qu’une seule et unique fois car il faut les repasser derrière, et personne n’est là pour le faire. Ah tiens, oui… ça me rappelle des hommes politiques qui font la même chose mais avec… nous, en fait.
« C’est joli cette couleur ».
Elle caresse un tissu de couleur aubergine, très foncé, avec des reflets très discret. Absolument pas tape à l’œil. Tout à fait Kate. Et ça change du gris, du noir, du rouge.
« Je vais à un gala avec un avocat. Il a demandé à ce que je porte du violet.
— Exigeant avec ça.
— Ce n’était pas vraiment une demande, plus une suggestion.
— C’est la même chose.
— Non, je t’assure, ça n’avait rien d’une consigne ou quoi que ce soit.
— Si tu le dis. »
Jamie ressort dans une somptueuse robe vert sapin, tournoyant sur elle-même à la recherche de compliments.
« Alors ?
— Superbe ! » En chœur !
C’est sorti tout seul, d’une même voix. C’est souvent difficile de trouver qu’une robe ne va pas à Jamie qui ne perd pas son temps avec ce qu’elle sait ne lui ira pas. Elle connait les couleurs à ne pas côtoyer, elle connait les coupes à éviter. Rien n’est plus simple que de trouver une tenue qui aille, à partir de là.
« Un client qui aime le vert ? »
Elle fronce les sourcils et secoue la tête.
« De quoi tu parles ? Depuis quand j’aurais envie de faire plaisir à un client ? »
Touché.
« C’est notre anniversaire. Ross m’emmène à l’opéra. »
Coup d’œil rapide avec Kate.
« Ça a l’air chiant à mourir mais il a dit qu’il payait la robe ! »
Second coup d’œil, nous voilà déjà plus rassurées.
« Elle est parfaite, non ? »
Encore un peu de compliments, elle en raffole. Kate se décide elle aussi à essayer les quelques robes qu’elle a mis de côté et on la tanne pour qu’elle nous ouvre le rideau et qu’on l’admire. A mon grand étonnement, demande exigeante ou non, son avocat a du goût. Ça lui va à merveille. Elle avait mis de côté cinq cintres, elle avait décidé de n’en prendre que trois, mais à force d’insister, on a fini par la faire céder. Nos arguments n’appelaient aucune réplique.
1 : elles lui vont toutes, c’est impossible de choisir
2 : un sourire et Paul paiera peut-être pour la 5ème
3 : il faut savoir se faire plaisir dans la vie
4 : si elle ne l’achète pas, c’est risquer qu’une grosse et moche se permette de la prendre derrière (je vous laisse deviner de qui est cet argument)
5 : oh regarde, une étiquette -20% vient d’apparaitre par magie ! (même commentaire)
Jamie a sa robe verte, Kate les cinq tenues pour son avocat, et moi rien entre les mains. Pas de petit ami à qui faire plaisir ou de client ayant assez bon goût pour me conseiller la couleur de ma prochaine robe. Si on cherche un peu, je pourrais avoir envie d’une nouvelle robe dans l’optique d’une éventuelle soirée avec un éventuel prétendant. Mais ce serait sans doute présomptueux. A aucun moment avant pendant ou après notre hamburger dans un diner ouvert toute la nuit il n’a été question d’un second rendez-vous. J’ai été remise dans un taxi sans la possibilité cette fois de proposer d’aller manger un morceau. Fin de soirée, tombée de rideau. Et aucun mot sur une prochaine fois.
Ce n’est pas comme si je ne savais pas où le trouver cela dit. Il a proposé un vernissage, je pourrais bien proposer autre chose. Pas forcément un truc où il faut être bien habillé d’ailleurs. Autant dire qu’on avait l’air malin en tenue de soirée dans le diner. Bon, pas la peine d’investir dans une robe de soirée donc. Un jean fera bien l’affaire si on doit se revoir. Et si est le mot clé, puisqu’il n’y a absolument rien de prévu. Il n’a absolument pas laissé paraitre qu’il souhaitait qu’on se revoie. Pour moi le message est clair. Non ? S’il avait voulu me revoir, il me l’aurait dit. Ou bien aurait proposé autre chose ? Ou bien il aurait fait un geste, aurait envoyé un signal, n’importe lequel ? Lever la main pour héler un taxi, ce n’est pas vraiment le genre de signal encourageant, si ? D’un autre côté, il attendait peut-être que je fasse moi-même un geste ou que je lui envoie un signal. En ai-je envoyé un ? Si oui quel était-il ? L’a-t-il compris ? C’est ridicule, je n’ai envoyé aucun signal. Je n’envoie pas de signal, c’est trop souvent source de mauvaise compréhension.
« Bon ça fait dix minutes que tu regardes le mannequin, tu vas te décider à la prendre ou pas, cette robe ? »
Disons que si l’occasion de sortir se représentait, j’aimerais assez ne pas avoir à mettre une robe de cocktail qu’un homme aurait déjà eu l’occasion de me retirer. Une robe à moi. Pas une tenue de boulot. Et ce, que la sortie se fasse avec une personne bien déterminée ou complètement hypothétique. Mais le rouge, ça envoie un message assez fort quand même. Surtout un rouge aussi vif que celui-ci. Le noir c’est plus raisonnable, c’est plus neutre. Restons dans le neutre. Mais quel intérêt de posséder une robe bien à soi pour n’avoir que l’air neutre. Jamie dirait qu’il faut assumer qui on est. Non pas que le rouge me représente particulièrement, mais le rouge a plutôt tendance à plaire aux hommes, et soyons honnête, je ne compte pas mettre 149 dollars dans une robe que je vais mettre pour rester sur le canapé à regarder une série. Si je la mets, ce sera pour plaire à quelqu’un. Déterminé ou hypothétique. Jamie s’impatiente. Elle dit que si je ne la prends pas, c’est elle qui l’achète et il est hors de question que je lui emprunte ensuite. Ce n’est pas tant l’argument de Jamie que le fait que cette robe manque finalement cruellement dans ma penderie, au milieu de couleurs sombres.
Et c’est ainsi que j’ai acheté une robe rouge pour sortir avec Philip. Pas du tout hypothétique.
*
L’université de New York, et sa faculté de droit en particulier ont un campus dans Greenwich Village derrière le Washington Square Park, ce qui en fait un lieu très accessible pour moi, par tous les moyens de transports possibles, ce qui peut expliquer que j’y passe plus de temps qu’il ne serait vraiment nécessaire. On est jeudi matin et je n’ai pas à y mettre les pieds, et pourtant, j’attends dans un couloir à faible fréquentation qu’une porte de bureau daigne s’ouvrir. J’y ai vu deux étudiants s’engouffrer depuis que je patiente. Cela semble s’éterniser. Un rapide coup d’œil à ma montre le confirme, ce n’est pas qu’une impression. Une heure trente. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à se raconter ?
L’Université de New York est une bonne université, je ne l’ai pas choisie par hasard. Sa faculté de droit est assez impressionnante, telle une machine à fabriquer de célèbres magistrats. Un membre de la Cour Suprême a fréquenté ces mêmes bancs. Le nombre de professeurs est tout aussi impressionnant. Les étudiants ont ici la chance de pouvoir entretenir une relation privilégiée, de pouvoir échanger, de pouvoir consulter l’avis de nos aînés. On aurait certes tort de s’en priver, mais nom de nom ! Une heure trente, que peut-on bien avoir à se dire !
Environ quinze minutes plus tard, la porte s’entrouvre, je commence à me lever, pour constater qu’elle ne fait que s’entrouvrir et personne n’en sort, des chuchotements se font entendre, je suis à présent debout, et toujours pas mon tour, j’aurais au moins pu rester assise. Pourquoi ouvrir la porte si l’entretien n’est pas terminé ? On ne parle pas sur le seuil de la porte, ça ne veut rien dire, c’est comme si on n’était pas vraiment dans la conversation : un peu ici mais déjà un peu parti aussi.
Je pousse un soupir de soulagement quand enfin quelqu’un sort et me laisse la porte mi-ouverte. Je frappe et entrouvre un peu plus, attendant qu’on me demande d’entrer.
Derrière son bureau, le Pr Rascoff n’a rien d’impressionnant, lui. Le crâne dégarni et les lunettes rondes à la Harry Potter n’aident pas à lui conférer une meilleure stature. Il ne fait aucun effort pour se tenir droit, même s’il n’est pas non plus totalement avachi, il donne l’image de quelqu’un qui se moque un peu de tout. A moins que cette mise en scène ne me soit exclusivement destinée.
« Encore vous ? Je croyais vous avoir foutu à la porte ?
— C’est exact, Monsieur. J’espérais néanmoins vous faire changer d’avis et me laisser une seconde chance.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne me suis pas inscrite à votre cours par défaut, je souhaite vraiment y assister.
— Vous pensez être suffisamment motivée alors ?
— Bien sûr. Je suis désolée si je vous ai fait penser le contraire.
— Rappelez-moi votre projet ? »
Entendons-nous bien sur ce point : Rascoff n’est pas mon enseignant référent. Aussi il n’a aucune idée des autres cours que je suis et dans quel objectif. Sa question est loin de signifier qu’il me porte de l’intérêt. Ça sent la question piège.
« Je compte me spécialiser en droit international l’année prochaine.
— Bien, bien, bien… Et comment cela se présente-t-il jusqu’ici ?
— Assez bien. Si on met de côté l’incident de lundi.
— Je vois. Et que seriez-vous prête à faire pour réellement mettre de côté l’incident de lundi ? »
Il y a certaines situations dans lesquelles une alarme se déclenche, sans savoir qu’il y avait un système de défense enclenché. La tournure de phrase ne me plait guère. Elle suggère bien plus qu’elle ne laisse paraitre. L’habitude de l’entendre sans doute. Et des petits détails qui trouvent ainsi toute leur importance. Pourquoi les entretiens d’avant ont-ils duré si longtemps ?
Allons bon ! Je vois vraiment le mal partout.
« Ce que vous voudrez, je suis prête à travailler d’arrache-pied ! D’ailleurs, j’ai déjà rattrapé le cours et lu le syllabus que vous avez distribué.
— Intéressant… »
Il frotte sa barbe imaginaire en disant cela.
« J’ai une idée ! » dit-il en se redressant soudain. « J’enseigne un autre cours, mais vous devez déjà le savoir.
— Loi et sécurité, ai-je répondu sans qu’on m’y invite.
— Un de mes assistants a fait une salle chute dans les escaliers, il est immobilisé pendant deux mois et demi, je me retrouve donc avec une charge supplémentaire de travail. Si vous souhaitez garder la vôtre dans mon cours, prenez sa place également. Travailler avec des premières années ne devrait pas vous impressionner, vous qui êtes tellement motivée. »
J’ai mal jugé pour le côté pervers, mais j’ai tellement vu juste pour le côté sale con ! Quoi qu’il en soit, malgré son mépris, ses méthodes et sa tête de fouine croisée avec un sorcier sans charisme, son cours est vraiment passionnant et j’ai besoin des crédits pour l’année prochaine. Si je veux réintégrer le cours, je doute d’avoir vraiment le choix. Charge de travail supplémentaire pour moi, mais un point positif sur mon CV, non ?
« Bien sûr. Si je peux être utile…
— A la bonne heure ! Ah au fait, soyez encore une seule fois en retard et je me débrouille pour que votre carrière en droit international ne prenne jamais son essor. »
Réelle menace ou intimidation, j’aime mieux ne pas le savoir. Je vais donc pour me lever puisque nous venons de conclure notre marché.
« Avant de partir… »
Il fait signe avec son index, derrière moi une table ronde en bois massif supporte avec aplomb des piles monumentales de livres et de dossiers.
« Vous voyez la plus petite pile ? Celle juste à gauche c’est pour vous. »
Vous pouvez imaginer une petite pile mais qui serait suffisamment grosse pour en impressionner un ou deux ? La « mienne » en fait le double. Quand je me tourne vers lui, en espérant que l’expression de mon visage dit bien : « nan mais tu te fous de moi ? » mais qui je pense est plutôt une incarnation de la panique la plus totale, il a déjà tourné les yeux et est penché sur une pile de dossiers bien à lui.
« Merci Melle Paulson, ce sera tout. »
Sans même lever les yeux…
Je m’empare tant bien que mal de ce fardeau, et me dirige vers la porte.
« Ah au fait, je ne vous ai pas donné votre créneau ! »
Eh bien s’il pense m’en faire baver en me filant le lundi matin aux aurores, il peut aller se rhabiller.
« Mercredi, 18h-19h30. »
Putain de merde, ma soirée boulot.
Et c’est ainsi que je me suis retrouvée agent triple.
*
Mes pas me portent péniblement dans la rue. Le poids de ma pile de documents et de la déception m’empêche de fonctionner normalement. Je cherche toute solution qui me permettra de jongler entre mes nouvelles obligations et mon boulot du soir. 19h30, c’est une heure fatidique. Je ne peux pas quitter la fac à 19h30, même alors que j’habite si près. Je pourrais peut-être échanger de créneau avec un autre assistant ou un autre groupe. Personne n’aime vraiment finir à 19h30 mais les retours de week-end sont difficiles pour beaucoup, alors je veux bien écoper du lundi matin 8h si ça peut en arranger d’autres. Et surtout m’arranger moi.
Etape obligée au coin de la rue où, comme si on s’était donné rendez-vous, Philip attend à sa table habituelle.
Il n’en est rien.
« Je vais finir par croire que tu vis ici ! Depuis combien de temps es-tu attablé ?
— Assez longtemps en fait. »
Il a à peine quitté la rue des yeux.
« Je regarde les gens passer, ça m’inspire. »
Au détour d’une conversation qui ne s’est pas éternisée, j’ai appris que Philip était peintre, d’où le vernissage et les nombreuses personnes qu’il connaissait ce soir-là. Il a très peu parlé de son occupation, je n’ai pas tellement posé de questions non plus. Il n’avait pas l’air très enclin à parler de ça, j’ai pensé que l’art était quelque chose de très personnel même s’il est fait pour être montré.
Il pose des yeux impressionnés sur ma pile et je lui explique que je viens d’obtenir une promotion. Non voulue.
« Félicitations ou pas alors ? »
Je m’assois.
« J’en sais trop rien. »
Je sais qu’il boit du café noir très serré et je me permets de lui en boire une gorgée. Il ne dit rien. Ça change de l’overdose de sucre.
« Tu veux boire quelque chose ? »
C’est bien pour ça que je suis là non ?
Je secoue la tête.
« Non, merci, dis-je dépitée. Je dois rentrer, j’ai cette montagne à gravir et je ne sais pas par quel côté l’aborder.
— Je suppose que je ne serai d’aucune aide.
— C’est gentil de proposer en tous cas. »
Silence gêné de ma part.
« C’était bien l’autre soir, dit-il, très désinvolte. Peut-être pas tellement le vernissage mais… Le repas ensuite c’était pas mal. Je peux t’inviter à dîner ?
— C’est-à-dire que… j’ai vraiment beaucoup de travail… »
Et ma pile est là pour prouver que je ne mens pas, pourtant ça sonne comme une mauvaise excuse, ce que je n’aimerais pas qu’il pense.
« Mais la semaine prochaine peut-être…
— Pas de souci, je comprends. »
Bon, ben, ça c’est raté.
J’ai une idée. Je prends un stylo dans mon sac mais me trouve à cours de bout de papier, et j’hésite une seconde à déchirer ce qui se trouve sur la table pour m’en faire un pense-bête. Faute de mieux, je lui attrape donc la main et y inscris mon numéro dans sa paume.
« Attention, ça part plus vite qu’on ne croit.
— J’en prendrai soin. »
Je vais pour ranger mon stylo mais il retient ma main. Sans forcer. Sans geste brusque. Puis il la relâche, tout aussi simplement.
J’ai un sourire en coin. Amusée. Un peu gênée. Un peu étourdie.
« La semaine prochaine d’accord ?
— La semaine prochaine. »
Et c’est ainsi que j’ai eu très envie de porter ma nouvelle robe rouge.
*
Au bout de trois heures de lectures intensives, je suis parvenue aux deux tiers de ma pile, notes jetées en vrac dans un cahier à spirales à côté. Je n’ai pas cessé de me demander comment Rascoff espérait que je fasse ingurgiter autant de notions à des étudiants de première année, surtout en l’espace de deux mois, avec les vacances de Noël tombant en plein milieu. Ne trouvant pas de réponse, je me suis contentée de poursuivre mes lectures. La réponse finirait peut-être par me sauter aux yeux. Mais trois heures plus tard et un tiers restant, tout est toujours aussi flou. Et je n’ai jamais enseigné quoi que ce soit à qui que ce soit, si bien que je me demande si je vais vraiment pouvoir assurer cette tâche. Cette réponse-là est néanmoins assez évidente : il n’y a pas le choix. Si je fais un pas de travers, je me fais virée du cours. C’est aussi simple que ça.
Il fait nuit depuis au moins deux heures et je me sens soudain très lasse. Les papiers sont entassés sur la table basse, je les fixe sans pouvoir m’y remettre. J’ai besoin d’une pause.
Je m’étends sur le côté, m’enfonçant dans les gros coussins moelleux. Par la fenêtre, malgré la nuit, je vois quelques flocons de neige tomber. La première neige. L’approche de Noël. Une fête que je ne passerai peut-être pas en famille. J’attrape le plaid qui repose sur le haut du canapé et me réfugie dessous, emmitouflée et protégée. Beaucoup de choses se sont passées en très peu de temps. Je les passe en revue, revois des situations, des gestes, des moments précis de ces dernières semaines, je réentends des conversations, des mots prononcés.
Depuis quand ne me suis-je pas posée ? Prendre juste un peu de temps pour faire le point.
Pas grand-chose n’a changé. Presque rien même.
Toujours la routine. Toujours une sorte de double vie corsée par l’apparition d’une nouvelle mission. Pas tellement périlleuse mais un peu épineuse quand même. Et puis cet infime changement. Presque rien vraiment. Mais ce petit quelque chose qui tressaute subtilement quelque part à l’intérieur. Cette envie de changement malgré l’appréhension que cela déclenche. L’envie de quelque chose de nouveau et différent dans ma vie mais la peur de tout compliquer, de ne pas pouvoir gérer. Comment envisager une seconde vouloir inclure une nouvelle personne dans ma vie en sachant pertinemment que je ne pourrai jamais être vraiment franche avec. Est-ce la malédiction jetée sur les filles comme nous ? Tu pourras être entourée de tous les hommes les plus riches et les plus puissants, c’est celui que tu veux que tu ne pourras pas avoir.
Oui, Phil me plait vraiment plus que ce que j’aurais pensé. Il n’appartient vraiment à aucun des deux mondes que je côtoie, j’ai l’impression de m’évader et de voir un peu du pays quand je discute avec lui. Je réalise que j’aurais vraiment aimé dîner avec lui ce soir plutôt que de travailler.
Tout à coup, je suis frappée par le peu de contacts sociaux que j’ai pu avoir en trois ans. J’ai eu le nez dans le guidon pendant tout ce temps, et pour la première fois je me sens essoufflée.
Un an et demi.
Dans un an et demi, je pourrai tourner une page et reprendre le contrôle total de ma vie (et accessoirement de mon corps). Un an et demi, c’est le terme du contrat presque signé avec mon sang. Dans un an et demi, j’aurai mis suffisamment d’argent de côté pour pouvoir me satisfaire du maigre mais honnête salaire d’une stagiaire dans un cabinet d’avocat de New York ou d’ailleurs. Dans un an et demi, je pourrai regarder mes parents dans les yeux et leur parler de mes journées sans leur mentir. Je pourrai leur parler de mon métier sans en avoir honte, sans enjoliver la réalité. Je pourrai me contenter d’une seule vie et d’une seule personnalité, sans rougir, sans me sentir sale et seule. Je pourrai laisser la porte ouverte à quelqu’un à qui j’offrirai l’exclusivité. Sans cachoteries, sans tromperies.
Un an et demi, comparé aux trois et demi déjà parcourus, ce n’est rien du tout. Pour la première fois, je prends le temps d’y penser, et je me dis que la ligne d’arrivée n’est pas si loin. Elle est même déjà presque en vue. C’est presque le sprint de la fin.
Et en même temps, cela semble tellement loin, la distance tellement longue, avec ces deux univers entre lesquels je ne cesse de jongler et qui font paraitre la route bien plus longue. Il me faut autre chose sans quoi je ne suis pas sûre de pouvoir parcourir les derniers kilomètres vers mon diplôme.
Et même si j’avais la volonté d’attendre encore un an et demi pour entrouvrir la fameuse porte, serait-il encore là à l’arrivée ?
Et c’est ainsi que, à bout de force, j’ai cessé de penser et me suis endormie. Fondu au noir.
Fin