La peur au ventre

 

 

« Y a quelqu’un ? »


C’est ainsi que l’on salue, chez moi. Chez nous. En criant, hurlant même, mais avec une bonne dose de gaieté dans la voix, ce à quoi je ne déroge pas. Il n’y a pas de sentiment plus agréable que celui qui vous envahit lorsque vous poussez la porte de la maison familiale, qu’une douce odeur vous parvient de la cuisine, et que de toute évidence, vos cris ne sont parvenus aux oreilles de personne puisqu’un brouhaha émane de toute la maison.


« Hé ho ! Personne pour m’aider ? Je croule sous les valises et les cadeaux ! »


Et c’est ainsi que tout le monde s’est rué sur moi pour me soulager de mes sacs, ce qui m’a tout juste laissé le temps de souffler, avant de me retrouver au milieu d’une embrassade générale dont j’étais la cible.


Tout le monde, ce sont mes frères. Trois, pour être exacte. Beaux, intelligents, gentils et serviables. Des amours. Des hommes parfaits. Dont un tiers seulement peut se vanter d’avoir trouvé la femme de sa vie, laquelle observe avec amusement la scène et se tient légèrement en retrait pour ne pas gâcher ces retrouvailles familiales.


De tous côtés, on me demande comment je vais, comment je suis venue de l’aéroport, pourquoi je n’ai pas appelé, et ça ne me laisse jamais le temps de répondre.


« Vous allez la laisser tranquille oui ! »


La réussite de notre éducation à tous les quatre revient à une Maman qui a toujours su se faire respecter et obéir sans jamais avoir à hausser la voix. Aussitôt, mes frères s’écartent pour qu’elle puisse me prendre dans ses bras et je ne me suis jamais sentie aussi bien qu’à cet instant, à la maison, au milieu des miens, des gens que j’aime, que je n’avais pas vus depuis trop longtemps.


Elle me donne une petite tape sur les fesses et me souffle à l’oreille d’aller dire bonjour à mon père qui est dans la cuisine.


« On va s’occuper de tes sacs, p’tite sœur ! »


Je leur souris et m’avance vers la cuisine, réalisant soudain que dans ce chahut, je n’ai même pas salué Teresa, l’amie de mon frère. L’étreinte est brève mais sincère.


Dans la cuisine, d’où provient la délicieuse odeur, mon père s’affaire. Maman est peut-être une cuisinière hors norme, mais le repas de Thanksgiving ? C’est Papa le chef. Bien qu’il ait l’air complètement ridicule avec son tablier, le torchon sur l’épaule gauche, une trainée de sauce aux airelles sur la joue et… oui, c’est mon père, des chaussettes dépareillées. Brillant mais tellement étourdi…


« Hé ! Muffin ! Il me semblait bien avoir entendu ta voix ! Attends ! »


Il essuie ses mains graisseuses sur son tablier avant de me prendre dans ses bras, je ferme les yeux et grimace en pensant aux résidus de graisse qu’il va laisser sur mon pull à deux cent dollars. Mais le bonheur de me retrouver là efface aussitôt cette inquiétude ridicule et matérialiste.


« Désolée de ne pas avoir été là pour ton anniversaire ! ai-je murmuré tout près de son oreille.


— Ah ! Mais c’est comme si tu étais là voyons. Tu n’aurais pas dû dépenser tout cet argent pour ton vieux père, soit dit en passant.


— Soit dit en passant, c’était le moins que je pouvais faire. Et tu n’es pas vieux. »


Je connais des gens de mon âge qui sont plus vieux que mon père. Et peut-être que mon père a une philosophie de la vie légèrement différente depuis quelques années. Le flirt avec la mort, ça change une personne.


« Dis-moi, Sasha, on ne se nourrit pas dans ton village ? »


Il me regarde avec un sourcil très élégamment rehaussé, un poing sur la hanche. Je ne vois absolument pas la différence entre la nouvelle Sasha et l’ancienne, si ce n’est un goût plus prononcé pour le luxe, et j’en tiens Jamie pour responsable, et… oui, peut-être quelques kilos en moins. Mais je n’imaginais pas que mon père verrait cela d’un mauvais œil. Après tout, Muffin, c’est un surnom qui a une bonne raison d’être.


« Bon, après quatre jours où tes parents vont te gaver comme une petite oie, tu retrouveras un peu de formes. Ton p’tit copain, il dit rien ? »


Je lui adresse mon plus beau sourire, celui qui se situe à égale distance de « tu touches à un sujet qui ne te regarde absolument pas mon p’tit Papa » et « tu touches à un sujet extrêmement sensible pour la putain que je suis Papa chéri ».


Tout le monde a voulu que je monte me reposer dans ma chambre parce que je dois être tellement fatiguée de mon long voyage ! Alors j’ai tout bêtement obéi, bien que je n’eus qu’une seule envie : m’asseoir dans le salon, au milieu de mes frères, les entendre et les voir chahuter, voir Will et Teresa, amoureux comme au premier jour, et mes parents, aussi, que je n’ai jamais vu en froid. Mais sans raison apparente, je suis quand même montée, et je me suis allongée sur mon vieux lit, celui dans lequel j’ai passé mon enfance, mon adolescence, jusqu’à ma dernière année au lycée. La chambre sent le propre, le dépoussiérant. Mais il y a une autre odeur, plus subtile, plus complexe, une odeur qui évoque des souvenirs, qui fait resurgir des images, des sons, des couleurs. Une odeur magique.


On frappe timidement à la porte.


« Je peux entrer ?


— Tu n’as pas besoin de demander Maman. »


Elle s’approche de mon lit et je lui fais de la place, sachant exactement qu’elle compte s’installer près de moi.


Je ne m’attends pas à ce qu’elle me dise quoi que ce soit et je ne me sens absolument pas obligée de dire quoi que ce soit non plus. On pouvait rester des heures comme ça, à ne rien se dire mais à tout s’avouer, rien qu’en se plongeant dans le regard de l’autre.


« La dernière fois que tu es venue Sasha…


— Oui ?


— Tu avais meilleure mine. Tu as des problèmes à New York ?


— Non. Ne me regarde pas comme ça, je n’ai pas de problèmes. Je te jure.


— D’accord. Ce n’est pas mon genre de remettre en cause la parole de ma fille.


— Tu en meurs d’envie… Je t’assure, il n’y a pas de quoi t’en faire. J’ai peu de temps pour moi. Entre la fac, le boulot, les heures à la bibliothèque…


— Je sais tout ça. Tu sautes des repas, tu trouves que ça te rend service parce que tu rentres dans des jeans plus serrés et tu aimes ça, je comprends. Ne vas pas te rendre malade, Sasha.


— Je te promets, Maman. Je ne cherche pas à maigrir. Je mange normalement et je fais du sport. Mais je ne m’astreints pas à un régime, d’accord ? »


Elle hoche la tête, mi-convaincue, mi- « on verra bien à table ».


Elle se relève et me propose d’aller prendre une douche et de me changer si je veux avant que l’on passe à table et après quelques heures d’avion, je ne suis pas prête à refuser une telle proposition. J’attends simplement qu’elle ait refermé la porte pour vérifier que je n’ai aucun message sur mon portable et j’appelle à l’appartement pour interroger mon répondeur. Je ne saute dans la douche qu’une fois assurée que personne n’a cherché à me joindre en urgences pour une raison ou pour une autre.

 

*

 

Les repas de famille m’ont manqués. L’agitation, le bruit des couverts contre la porcelaine, les rires, les débuts d’engueulades aussitôt enraillés par les plus diplomates, les conversations en accords et désaccord sur le sport, la politique et l’agriculture. Les voitures sont également à l’honneur cette année, avec mon père qui a décidé qu’il était temps de changer celle de ma mère, le plus petit de mes frères qui veut s’en acheter une et Will et Teresa qui veulent en acheter une à deux.


Pendant tout le repas, je crois que ce sont eux qui m’ont le plus marqué, et ce n’est vraiment pas impossible que je les aie fixés du regard pendant les trois quarts du temps. Teresa est du genre timide et discrète, jamais un mot plus haut que l’autre les rares fois où elle prend la parole. Elle est extrêmement polie, donne un coup de main à toute occasion et refuse que mon frère soit trop affectueux avec elle devant nous. En revanche, elle pose régulièrement sa main sur celle de Will, elle accueille avec plaisir le bras qu’il passe autour de ses épaules. Ils sont ensemble depuis… oh je dirais depuis que Teresa était encore au lycée. Mon frère va bientôt avoir trente ans, Teresa vingt-six, et selon mes parents, c’est une évidence, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils n’officialisent les choses. Ils sont tous les deux très excités à cette idée. Ils savent que Chris n’est pas du genre à vouloir se poser, il est constamment en train de bouger, planifier, modifier, changer, chambouler, et je ne connais pas une seule fille avec qui il ait un jour eu envie de passer sa vie. C’est un amoureux de l’éphémère. Quant à Michael… Il semble avoir gardé son âme d’adolescent qui ne s’intéresse pas encore aux filles. Il pense boulot vingt quatre heures sur vingt quatre et sept jours sur sept et absolument pas le temps pour des relations amoureuses, amicales ou strictement sociales. C’est l’ermite de la tribu.


Et il y a moi.


« Alors Sasha ! Tu ne nous as pas encore parlé de ton petit ami ! »


Papa et sa façon pas vraiment subtile de dire les choses.


« Charles…


— Quoi ?


— C’est peut-être parce qu’il n’y a pas de petit ami, Papa. »


Il a l’air déçu et étonné de la réponse, comme s’il était inconcevable que sa fille unique soit encore célibataire. Et son regard me fait culpabiliser et je me sens obligée d’expliquer que je n’ai pas le temps de rencontrer qui que ce soit, qu’entre la bibliothèque, les cours, le magasin et quelques soirées entre copines, je n’ai pas le loisir de rencontrer un gentil garçon que j’aurais envie de présenter à mes parents. Et comme la conversation prend une tournure qui ne me plait pas du tout, je me lève et me dévoue pour aller chercher le dessert.


Une fois de retour autour de la grande tablée, le sujet a apparemment été oublié, ou savamment détourné par une maman compréhensive, et pas si pressée que la petite dernière se fasse passer la bague au doigt.


« Au fait Sasha, ton frère t’a dit qu’il passait quelques jours à New York dans les semaines à venir ?


— Non, où ça ? Pour faire quoi ?


— En fait, mon patron m’envoie là-bas pour suivre un séminaire de deux jours. Et comme ça fait longtemps qu’on n’est pas partis, Tess a pris quelques jours pour qu’on prenne le temps de visiter.


— Super, dis-je avec un réel entrain.


— On se demandait si…


— Maintenant que tu as un appartement plus grand… »


Le morceau de tarte à la noix de pécan se trouve coincé dans mon œsophage, vraiment bloqué, incapable de descendre, coupant l’arrivée d’air, le sang me monte au visage, j’attrape le premier verre d’eau à ma portée, boit trop rapidement sans doute, et m’étouffe un peu plus en toussant, les larmes troublent ma vision et mes joues s’empourprent davantage en voyant que tout le monde a le regard pointé sur moi.


« Un non aurait suffi, pas la peine de tenter de te suicider !


— Non ! Ne sois pas ridicule, Will ! Je serais très contente de vous héberger. Je n’ai qu’un canapé, mais on y dort très bien. C’est juste que… Je risque de ne pas être souvent là.


— On est grands tu sais, on pourra se débrouiller.


— Oui, oui, je sais. J’aurais vraiment voulu passer du temps avec vous, vous montrer la ville, mais je doute d’avoir le temps. Mais évidemment que vous êtes les bienvenus. »


Evidemment. Et évidemment plutôt que de penser à ces quelques jours plutôt sympathiques en compagnie de mon frère et ma belle-sœur, moi la seule chose qui me vient à l’esprit c’est comment je vais expliquer que je ne rentre pas de la nuit et pourquoi je refuse de donner l’adresse du supermarché où je travaille s’ils me le demandent.

 

*

 

A New York, que ce soit dans l’ancien ou le nouvel appartement, quand j’ai envie de faire une pause, de réfléchir ou de me vider l’esprit, je m’assois sur le rebord d’une fenêtre et je regarde ce qui se passe dehors. Il s’y passe toujours quelque chose, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Ici, à Aleman, passé l’heure du dîner, on ne trouve plus personne dans les rues. Les gens sont tranquillement chez eux. Tout est calme, reposant. Autant j’aime la vie à la ville, autant j’aime me ressourcer ici, assise sur le perron de la maison, les bras autour des genoux. Le bois de la terrasse craque sous les pas d’un de mes frères. Lequel je l’ignore jusqu’à ce qu’il s’assoit près de moi.


Will.


Will et sa sale manie de fumer en cachette de Teresa et de Maman. 


« Qu’est-ce que tu fais ici toute seule ?


— J’absorbe tout ce qu’il y a à absorber. »


Et j’inspire à fond pour appuyer mes propos. Aleman c’est une petite ville près de Hamilton, où j’ai passé mon enfance et mon adolescence et j’ai adoré ça. Je suis née juste à côté, dans une ville qui fait sourire bien des gens et qui peut expliquer le surnom que me donne mon père. Moi, Muffin, je suis née à Pancake. Il n’y a vraiment pas de quoi en rire. Je ne suis même pas née dans un hôpital, pas eu le temps d’y arriver. Je sais que Jamie a été très amusée pendant très longtemps par cette histoire.


« Tu n’as toujours pas arrêté ta saloperie ?


— Je diminue. Teresa est un vrai flic.


— C’est pour ton bien.


— Je sais. Et c’est bien pour ça que je diminue. Mais je ne peux pas tout arrêter d’un coup. »


Je hoche la tête comme si je comprenais vraiment ce que c’est que cette dépendance au tabac qui est en train de lui bouffer les poumons comme ça a bouffé les poumons du grand-père et du père.


« Assez parlé de mon vice. Parle-moi du tien ! »


Comment il le sait ?


Je secoue la tête.


Je vis dans la paranoïa quand je suis avec eux. J’ai peur que quelqu’un découvre la vérité, ce qui est impossible tant qu’ils sont ici et que je suis là-bas, ce qui rend d’autant plus flippante leur prochaine venue chez moi.


« Pas de vice. Je ne sors pas, je ne bois pas, je ne fume pas…


— Et d’après ce que j’ai compris, tu ne couches pas non plus. »


Non. Enfin… presque pas, disons.


« Et je le vis très bien, merci de t’en soucier.


— Tu me disais tout avant… »


Avant, j’étais encore au lycée, je tombais amoureuse, je flirtais, j’avais le cœur brisé, et je n’avais aucune raison de ne rien dire, parce que je n’avais pas honte de mes amourettes adolescentes. Aujourd’hui, je lui parlerais volontiers de n’importe quel homme qui partagerait ma vie et mes petits-déjeuners, mais cet homme là n’existe pas, et si je devais lui parler des hommes de ma vie au pluriel, je devrais lui avouer des choses embarrassantes que tout grand frère se refuserait à entendre.


« Il n’y a rien à dire, voilà tout. Mais si ça change, tu seras le premier au courant. »


Il jette son mégot au loin dans l’herbe et imite ma position sur les marches.


« Ce que j’essaie de te dire, petite sœur, c’est que tout ce que tu n’oses pas dire aux parents, tu as tes grands frères pour ça. A bon entendeur. »


J’y médite pendant des heures, à ces mots. Qu’est-ce qu’il sous-entend ? Qu’est-ce qu’il sait qu’il n’est pas censé savoir ? Pourquoi pense-t-il qu’il y a quelque chose que je cache aux parents ? Pourquoi les grands frères ont un sixième sens aussi ? Comme si ça ne suffisait pas que notre mère en ait un. Et pourquoi ce frère là débarque dans deux semaines chez moi ?


*


« Il est si effrayant que ça ton frère, pour te foutre une telle trouille ? »


Jamie est assise en position du lotus sur le tapis du salon où elle élit domicile quotidiennement pour une tasse de café ou un verre de jus de fruits, refusant systématiquement tout ce qui s’apparente de près ou de loin à des feuilles de thé.


« Il n’est pas effrayant. D’ailleurs je n’ai jamais dit que j’avais peur de lui !


— Autant pour moi, je trouvais que jouer la fille complètement flippée cachait une peur tétanisante. »


Je n’ai pas peur de mon frère, juste de ce qu’il pourrait découvrir. Je tente de mettre les choses une dernière fois au clair avec Jamie.


Si jamais ils venaient à se rencontrer, ce que j’éviterai pour le moment, malgré la profonde affection que j’ai pour Jamie, elle ne doit sous aucun prétexte parler de Paul, dire que l’on travaille ensemble, ou insinuer d’une façon ou d’une autre que je pourrais travailler ailleurs que dans une supérette de quartier.


« Ca va, je suis pas complètement stupide ! »


Stupide, loin de là. Complètement inconsciente, tête en l’air et gaffeuse ? Oui. Sans le moindre doute.


Pendant qu’elle poursuit sa séance de pseudo yoga dans mon salon, je continue de nettoyer la cuisine. Outre le fait que je redoute un dérapage, je suis excitée à l’idée de les avoir sous mon toit. J’ai envie d’impressionner Will, de lui montrer que je suis une grande fille, que j’ai un logement plus que convenable, que je suis une bonne hôtesse de maison. Ainsi, il ira tout rapporter à Maman qui n’en sera que plus rassurée.


« Il arrive quand ?


— Demain matin, je vais les chercher à JFK.


— Tu bosses ce soir ? »


La question est innocente et neutre, le genre de questions qui passeraient tout à fait inaperçu dans une conversation avec Will et Teresa. Elle s’entraine déjà au cas où ?


« Oui, et je dois terminer une dissertation, je vais aller à la bibliothèque.


— C’est une chambre d’étudiant qu’il te fallait, tu es toujours fourrée là-bas.


— Oui, mais ça me priverait de t’avoir tous les jours à l’heure du thé. »


Elle retrousse son nez de manière à signifier qu’elle ne mettrait en effet jamais les pieds sur un campus. Trop d’étudiants. Pas assez d’hommes en âge de lui plaire. Trop de livres et de vieux professeurs barbants. Jamie et sa vision quasi manichéenne du monde.


Je lui fais comprendre que je ne vais pas tarder à partir en rassemblant mon sac et ma veste. Elle reste là, sans bouger. Au début, je pensais qu’elle agissait ainsi pour énerver les gens et les pousser à sortir de leurs gonds. Au contraire, elle attend juste qu’on lui demande poliment de partir. Elle ne se contente pas de signaux ou de messages subliminaux, elle aime que les choses soient dites clairement.


« Jamie ? Je m’en vais à la bibliothèque.


— J’ai entendu.


— Bon. Tu comptes camper dans mon salon ?


— Encore une seconde… »


Elle s’étire comme un chat et se relève lentement de sa position très bizarre et impossible à imiter. Elle sourit en récupérant ses affaires et m’engueulerait presque de prendre mon temps alors qu’il va bientôt être cinq heures. Phénomène !


Je prends le métro pour regagner la bibliothèque, le nez plongé dans mon étole qui sent Thanksgiving. Un mélange d’odeurs propres à la maison, à Maman, au Texas, et aux effluves de la cuisine de Papa. C’est étrange. Elle a été lavée depuis que je suis rentrée il y a deux semaines mais elle garde ce parfum, cette riche combinaison d’odeurs particulières. J’entends un profond soupir, tourne la tête pour voir d’où il provient jusqu’à ce que je réalise que c’est moi… Nostalgique et sentimentale, plus que de raison. Je suis contente que Will et Teresa viennent, malgré la gymnastique mentale que cela risque d’amener.


Je me suis fixé un temps de travail de trois heures avant de rentrer me changer à la maison, et pour accomplir cette tâche, je vais avoir bien besoin d’un remontant. Je pousse la porte du Starbucks et attends derrière un géant de deux mètres qui ne sait pas ce qu’il veut, comme s’il mettait les pieds ici pour la première fois. J’entends la voix lasse de la serveuse, qui ne sait plus quoi lui proposer pour le satisfaire. Finalement, il prendra un café. Je ne vois pas la fille d’ici, mais je l’entends presque rouler des yeux. L’indécis n’a pas de monnaie, il cherche dans ses poches, espérant sans doute que la vendeuse lui fasse gracieusement cadeau de son café, ou qu’un client sympathique propose de payer pour lui. Ce n’est pas que j’aime laisser les gens dans la panade mais certains semblent abuser de la gentillesse ou de la naïveté des autres. Je suis désolée pour ce monsieur, mais pas suffisamment pour lui venir en aide.


Il bredouille quelque chose, je m’impatiente, la file derrière moi aussi. J’entends un « désolé » qui se perd dans un flot inintelligible de paroles. Il n’a pas d’argent, elle ne cède pas. Point barre, fin de l’histoire, au suivant.


Je commande mon grand mocha blanc et tend l’appoint à la jeune fille, plus jeune encore que ce que sa voix laissait paraître, et je lis de la reconnaissance dans ses yeux, comme si elle avait passé une journée pourrie par ses clients.


Je me retourne et sursaute, à deux doigts de heurter quelqu’un. J’ouvre les yeux. Ecarquille serait sans doute plus exact. Une fois, ça arrive. Mais rentrer deux fois dans la même personne, au même endroit, alors que ce n’est pas un employé…


« Je vais finir par croire que vous m’en voulez !


— Et moi que vous me suivez. »


Ne sois pas ridicule Sasha. Ce type vient là tous les jours, il s’installe au fond de la salle. Il te voit tous les jours… Et ça, ça devrait me mettre la puce à l’oreille non ?


« Je supporte assez mal les filatures.


— Désolé. Je vous assure que je n’avais même pas vu que c’était vous.


— Vous passez votre temps ici ou quoi ?


— Je viens aussi fréquemment que vous apparemment. »


La différence entre lui et moi c’est que je ne fouille jamais l’endroit des yeux à sa recherche alors qu’apparemment, c’est un passe-temps qu’il affectionne.


« J’ai pas l’impression que vous allez accepter de prendre un café avec moi aujourd’hui non plus.


— Je n’ai jamais dit que je prendrais un café avec vous un jour.


— Touché. Est-ce qu’un jour vous prendrez un café avec moi ? »


Absolument. C’est sur ma liste de priorité. Situé à peu près entre m’acheter un paquet de chewing-gum sans sucre et passer chez le dentiste me faire arracher une dent de sagesse. Et c’est assez loin derrière la nécessité de retourner me faire faire une manucure et une pédicure, de toute urgence.


« Je ne crois pas non. Ce n’est pas parce que je vous suis rentrée dedans deux fois que je me suis découverte des affinités pour vous. »


Il sourit. Je viens tout bonnement de l’insulter et il sourit. Il a un regard d’enfant pourtant teinté d’une noirceur d’adulte, les cheveux en bataille et un sourire complètement innocent.


« Je comprends. Désolé de vous avoir fait peur. Je ne suis pas un dangereux criminel en fuite. »


Je m’apprête à défendre mon honneur en répliquant que je n’ai pas eu peur.


« Juste un pervers. »


Là j’ai peur.


« Je rigole. Pardon, c’était pas drôle. Encore désolé. Bonne soirée. »


Je le regarde bêtement, incapable de répondre quoi que ce soit et il s’écarte pour me laisser passer, ne cherche pas à me retenir une énième fois, ne fait aucune remarque désobligeante.


Cet homme là est bizarre, légèrement dérangé, et beaucoup trop mystérieux pour moi. Et je n’ai pas le temps de percer quelques mystères que ce soit, j’ai une vie suffisamment remplie comme ça. Je m’interdis de regarder de l’autre côté de la vitrine depuis le trottoir, hors de question, ce serait porter trop d’intérêt à quelque chose ou quelqu’un qui n’en a pas. Et ce n’est pas comme si j’étais intéressée par un café avec un inconnu. Des inconnus, j’en rencontre tous les soirs, je leur sors le grand jeu de séduction, comme si j’étais vraiment intéressée et je finis dans leur lit parce que c’est pour ça qu’ils me payent si cher. Donc il est hors de question que je transpose ma vie professionnelle sur ma vie privée.


La curiosité est un bien vilain défaut que je ne me connaissais pas. Je dois me rendre à l’évidence, si je tors le cou de cette façon, c’est bien pour regarder à travers la grande vitre, sans avoir de mal à repérer la table voulue. Il y a suffisamment de monde pour que mon petit manège n’ait rien de suspicieux, et pas assez pour que je puisse le louper, assis devant sa tasse et son journal.


C’est étrange cette sensation, presque de la déception, lorsque je le vois plonger dans sa lecture et qu’il ne relève pas la tête…


*


Les gens autour de moi semblent être tous venus accueillir un membre de leur famille. Ils attendent, impatients, seuls ou en famille, silencieux ou agités. Un petit garçon et sa petite sœur joue à chat malgré le regard courroucé de leur mère et de ses « soyez sage pour le retour de Papa » murmurés. L’avion s’est posé il y a plus de vingt minutes et toujours pas le moindre minois émergeant du couloir devant lequel nous sommes tous postés.


Je suis fatiguée. Complètement exténuée serait plus juste et je me demande comment je fais pour ne pas m’effondrer devant tout le monde et plonger dans un sommeil réparateur de dix minutes à même le sol. Pas un siège n’est libre. Et il n’y a pas la moindre perspective d’une sieste improvisée dans ma journée, entre mon frère et ma belle-sœur, une courte pré-visite de la ville, un saut chez Paul, un passage éclair sur le campus pour glisser un devoir dans un casier. Non la journée n’est pas prête de s’achever et contre toute attente, elle ne fait que commencer, alors que je n’ai pas l’impression que celle d’hier s’est achevée.


L’agitation s’intensifie autour de moi, j’entends des oh et des ah et des cris de joie et des embrassades. Les deux enfants sont dans les bras d’un grand gaillard en uniforme et casquette ornée de l’insigne de l’American Airlines. Voilà deux p’tits loups qui ne doivent pas avoir un Papa souvent à la maison. Le temps de détourner les yeux, j’aperçois Will et Teresa, un gros bagage chacun, et quelques sacs plus légers. Combien de temps ont-ils prévu de squatter ?


« Hé petite sœur ! »


Il laisse tomber valise et sac en toile et me soulève comme un rien, la tête me tourne lorsque mes pieds retouchent le sol. L’euphorie peut-être, le bonheur de le voir, une courte nuit et l’absence de petit déjeuner, et la peur au ventre. Je vais vivre les jours les plus stressants de ma courte vie.

 

Je sers rapidement Teresa dans mes bras et propose mon aide pour porter quelque chose. Je hâte le pas pour quitter cette ruche et me retrouver pour au moins quelques heures au calme. Première attraction newyorkaise ? Le taxi et la façon totalement newyorkaise d’en siffler un, ce pour quoi une fille de la campagne comme moi s’avère plutôt douée. Pas besoin d’avoir des yeux derrière la tête pour deviner le regard amusé de mon frère et impressionné de sa copine. Will, à ma connaissance, n’a jamais quitté le Texas, c’est une grande première. Seuls Michael et mes parents sont venus me rendre visite à New York depuis que je suis là.


Seulement une fois installés à l’arrière du taxi en ayant indiqué l’adresse au chauffeur, puis-je faire preuve du minimum de politesse obligatoire.


« Vous avez fait bon voyage ?


— Très, répond Tess, enthousiaste. C’était la première fois que je prenais l’avion, j’ai serré la main de Will pendant tout le voyage, il a cru que j’allai lui broyer ! Comme si j’avais assez de force ! »


Tess est beaucoup plus bavarde lorsque mes parents ne sont pas dans la pièce, à croire que Charles et Martha sont deux monstres qu’il faut craindre. Non, je ne pense pas qu’elle ait peur. Elle est intimidée et elle ne veut pas les décevoir. Elle a de la marge parce qu’ils la vénèrent tous les deux.


« Vous savez ce que vous allez faire de votre séjour ?


— Nous balader. Mon séminaire commence lundi et il dure deux jours, ça nous laisse le temps de jouer les touristes.


— Je n’ai pas grand chose de prévu lundi, on pourra passer la journée ensemble Tess ! »


Ils semblent tous les deux ravis de la proposition, comme s’ils l’attendaient sans oser le demander, comme s’ils craignaient déjà tous les deux que la pauvre Tess soit livrée à elle-même dans la Grosse Pomme.


« Je propose qu’on aille déposer vos affaires à l’appartement, vous pourrez vous mettre à l’aise et ensuite on ira déjeuner et je pourrai vous faire le guide cet après-midi, sauf si vous voulez rester en amoureux. Ca vous va ? »


Ils hochent vivement la tête comme si je venais de leur annoncer que le père noël va passer dans la nuit. Deux vrais gosses ! Mais qu’est-ce que ça fait du bien d’avoir ce grand gosse là à porter de bras pour un câlin ou une bagarre frangin-frangine.


*


Je suis assise (droite comme un piquet à cause du ton employé en face) devant le bureau de Paul qui tente de faire les cent pas dans la pièce tout en étant bloqué par le fil du téléphone qui ne se tend que jusqu’à un certain point. Mon patron, parce que c’est toujours mieux que de l’appeler mon maqu’, s’emporte régulièrement, contre les filles, contre sa sœur, et même contre ses clients (enfin nos clients…) mais c’est chaque fois impressionnant de voir cet homme d’ordinaire si calme, posé et ne prononçant pas un mot plus haut que l’autre, devenir tout à coup rouge de colère et prononcé chaque mot avec une puissance et une violence inouïe. En l’occurrence, je ne sais pas à qui il s’adresse mais je n’aimerais pas être la personne en question. J’aime déjà assez peu ma place actuelle, assise sur ma chaise, cramponnée à mon sac à main comme si ma vie en dépendait… Et je n’ai pas la position la plus facile, parce que si je suis là, c’est pour lui demander (en plus d’une enveloppe d’une somme assez conséquente) un service. Et les services, on se permet de les demander à une personne qu’on a au préalable ménagée. Et dans son état, je crains le pire.


« Ecoute-moi bien, enfoiré ! Refais-moi une fois ce coup foireux et c’est devant un tribunal qu’on va régler cette affaire, tu m’entends ? »


Il claque le combiné sur son socle et me regarde avec insistance, les yeux noirs et les sourcils froncés, le teint écarlate. C’est lui qui s’est époumoné et c’est moi qui n’aie plus le souffle nécessaire pour produire le moindre son. Je bafouille. Et plus j’essaie de bien faire, moins cela fonctionne.


« Sasha, qu’est-ce que tu veux ? demande-t-il brusquement mais sans animosité.


— Des jours de congés ? ai-je tenté.


— Très drôle. Tu crois vraiment que j’ai le temps de plaisanter ? »


Les prostituées n’ont pas de droits sociaux. Les call girls de luxe qui ont un patron aussi compréhensif que Paul ont certains avantages. La liste est longue mais difficile à dresser. Nous n’avons pas, par exemple, de week-ends, de vacances, de jours fériés. Nous n’avons pas le droit de refuser de servir le client. Ni de choisir le client. Nous n’avons pas non plus le droit de ne pas être présentables. Régime draconien pour certaines, séances tortures d’épilation, pas la même tenue deux fois de suite avec le même client. Et on ne doit pas non plus dire à un client d’ « aller se faire voir ». C’est généralement très mal vu par le client qui a payé pour ça, et par Paul qui dans ces cas là agit en véritable patron et n’hésite pas à retenir sur salaire. Jamie s’en rappelle.


« J’aurais juste besoin que tu m’oublies pour les quatre jours à venir. Juste quatre. J’ai mon frère chez moi et si je découche toute la nuit il va se poser des questions.


— Dis lui que tu as un mec. »


Ah !


« Non, ça ne marche pas comme technique. »


Il s’assoit dans son fauteuil en cuir spécial chef d’entreprise et consulte un énorme agenda également en cuir dont dépassent négligemment des feuillets divers.


« Sasha, tire pas sur la corde. Je t’ai filé Thanksgiving et c’était déjà une faveur. Lynnette avait demandé avant toi.


— Elle n’a qu’à être moins garce et plus dans tes petits papiers.


— Pour ça, tu y as trouvé ta place sans qu’on te montre le chemin. »


Qui peut se vanter d’avoir un patron en or comme ça, hein ? Sans doute pas mon ex-voisine de palier qui travaille dans une vraie supérette, elle.


« Je verrai ce que je peux faire, mais j’ai déjà deux types qui ont appelé et il y a un gros meeting de juristes tout le week-end… »


Il laisse la phrase en suspens pour que je réalise bien ce que cela signifie. Si je ne bosse pas, je ne gagne rien, et je perds d’éventuels (nouveaux) clients.


« Fais au mieux, je laisse mon tour pour tout nouvel acheteur. Si c’est un gros poisson, je me débrouillerai.


— Très bien, je verrai. Tu réalises quand même que c’est pour moi que tu bosses, et pas l’inverse ?


— T’es un super patron.


— Je sais. Bon allez, sors-moi de là, j’ai du ménage à faire. Et oublies pas ton enveloppe en partant. »


Dans les films, les dames de compagnie trouvent toujours une jolie enveloppe blanche bien remplie sur la table de chevet, ou, encore plus glamour, posée délicatement sur l’oreiller. Dans la réalité de Sasha, Paul est très intelligent. Toutes les transactions passent par lui. Tous les rendez-vous sont pris par lui. Tout se fait par lui. Il se protège ainsi des profiteuses qui iraient vendre leur carnet d’adresse au plus offrant ou qui se lancerait en freelance. Il décide lui-même des primes à offrir aux filles et n’hésite pas à augmenter la commission sur chaque transaction si le client a été particulièrement satisfait ou si la fille est, comme il dit, dans ses petits papiers. Et selon moi, celle qui profite le plus de la nature généreuse de l’oncle Paul, c’est Kate, qui ne s’en est toutefois jamais vantée, et c’est tout à son honneur. La version hétéro de Paul aurait sans doute déjà demandé Kate en mariage et l’aurait retirée du marché. La version originale fait de son mieux pour filer un coup de pouce à une maman souvent en détresse, pas tant financière qu’organisationnelle.


« Au fait ! Tu peux éviter de m’appeler à la maison ? J’ai mon portable avec moi.


— Dehors ! »


Paul n’est pas un patron dont on a peur, malgré la branche dans laquelle nous exerçons.


*


En remontant l’escalier de l’immeuble, je suis tentée de m’arrêter chez Jamie pour discuter quelques minutes et m’assurer qu’elle ne va pas me jouer un sale tour en débarquant inopinément deux étages plus haut. Mais il est presque six heures, elle doit soit se préparer à aller bosser, soit dîner avec Ross avant qu’il n’aille travailler et puis je lui ai suffisamment fait la morale. Il ne faudrait pas que ce soit moi qui débarque inopinément. Je continue donc mon ascension sans m’arrêter en milieu de parcours.


Je glisse la clé dans la serrure, pousse la porte et sourit en entendant la voix de Will, gaie, enjouée, rieuse, le son cristallin du rire de Tess et…


La garce !


Jamie a profité que j’aie le dos tourné pour venir jouer les traitres !


« Ah Sasha, te voilà ! Je venais te rapporter le sac que tu m’as prêté l’autre jour et je suis tombée sur tes invités qui m’ont proposé une tasse de thé. Tu m’en veux pas ? »


Mais absolument pas Jamie. A l’occasion, quand tu repasseras me rendre quelque chose que je ne t’ai pas prêté, ne t’offense pas si je te tors le cou ou que je te fais avaler la tasse de thé en céramique !


« Je vois que vous avez fait connaissance.


— Jamie nous a dit que c’est grâce à elle que tu as trouvé l’appart.


— Jamie parle beaucoup trop ! » dis-je avec un grand sourire hypocrite destiné à mon ennemie numéro 1. « Mais oui, c’est vrai. Bon… Si on allait manger ?


— Oh vous dinez dehors ? »


La question, totalement anodine et innocente, fait résonner une sonnerie d’alerte de niveau quatre dans le petit espace qui abrite mon cerveau. Je ne sais pas ce que je lui ai fait pour mériter ça, ni ce que j’ai pu faire à quelqu’un sur cette terre pour que le karma m’en veuille à ce point. Elle a décidé de me pourrir la vie, de me faire mourir d’anxiété, de me voir me tordre de douleur, paralysée par la peur, cette boule vicieuse qui s’accroche au ventre pour ne plus jamais vous quitter. Sympa la soirée.


« Ross et moi avions aussi prévu de sortir, si ça vous dit de vous joindre à nous… »


Finement joué ! Félicitations. Réponse enthousiaste de ma famille et demie, sourires à mon encontre et ni vue ni connue, je t’embrouille ! Jamie me fixe avec une lueur de triomphe qui lui embrase les yeux, les lèvres dessinant un sourire machiavélique, et je n’exagère pas. Ce qu’il me faudrait, c’est une alliée. Une mère de famille trop gentille qui n’apprécie pas les manières un peu trop sans gènes parfois de notre blondinette. Non, blondinette ça sonne vraiment trop gentil, ou peut-être trop cruche, et Jamie vient de prouver qu’elle n’était ni l’une ni l’autre. Si elle voulait vraiment rencontrer les membres de ma famille, il suffisait de le demander gentiment. J’aurais dit non mais là n’est pas la question.


Samedi soir et je ne travaille pas. J’ai une soirée agréable en perspective, en famille, détendue. En théorie. Un vent de tous les diables, baptisé l’ouragan Jamie, a soufflé sur mon château de cartes jusqu’à ce que la construction idyllique s’effondre complètement. Je suis en bout de table, avec deux couples de chaque côté, dans un restaurant bruyant, avec de la musique salsa qui sort de je ne sais où, de partout sans doute, avec des gens autour de nous qui parlent tous plus fort les uns que les autres si bien que je dois me pencher pour capter des bribes de conversation à ma propre table.


Si Jamie met le paquet pour aborder tous les sujets que je lui avais demandé de ne pas mettre sur le tapis, je peux au moins compter sur le soutien de Ross qui semble avoir capté le petit jeu auquel elle se prête depuis que nous sommes installés ici. Jouons à humilier Sasha et à la faire se cacher mille pieds sous terre. Il détourne les questions de sa compagne pour qu’elles ne me touchent pas, il les reformule de manière à ce que Will ou Teresa répondent et me laissent en dehors de la conversation, me laissant libre de décider si je veux y participer ou non.


La soirée se passe, avec les bons et les mauvais côtés. Le plus mauvais côté étant que je suis intérieurement en train d’imaginer ma contre-attaque, ma vengeance. Comment vais-je m’y prendre pour lui rendre la monnaie de sa pièce ? Et ce mauvais côté amène également un aspect beaucoup moins désagréable, le sentiment jouissif de celle qui prépare une revanche en béton.


Ce qui pouvait arriver de pire ce soir, pour moi, et que j’ai redouté toute la soirée, c’est qu’elle dise, même sans vouloir faire mal, quelque chose qui m’exposerait, quelque chose qui me ferait apparaître comme une menteuse aux yeux de mon frère sans pour autant que ma véritable identité soit révélée, ce qui serait beaucoup trop dangereux pour elle. Elle sait qu’elle ne peut pas aller trop loin de peur de s’exposer elle-même aux yeux de Ross. Ce qui fait que je ne comprends pas vraiment sa manœuvre et son but en agissant ainsi. Elle doit bien avoir conscience que plus elle en dit et plus elle tire sur la corde, plus elle me provoque et plus je suis susceptible de dire certaines choses qu’elle n’aimerait pas que son ami entende.


En fait, pire que de m’exposer, ce qui pourrait vraiment arriver de plus terrible, c’est que Jamie lâche quelque chose qui nous expose toutes les deux…


« Tu te souviens, Sasha, de la fois où Paul nous a présentées ? »


Elle l’a dit en toute innocence, parce que mine de rien, elle a un côté très candide, bien caché sous l’espièglerie. Elle réalise qu’elle vient de parler de Paul, que ça déroute Ross, que l’air est soudain tendu, ce qui met Will et Tess mal à l’aise, mais que contre toute attente, je reste d’un calme olympien.


« Paul, c’est pas ton patron ? demande Ross en fronçant les sourcils.


— Si. Si, tout à fait. Mais… »


C’est elle qui est dans le pétrin, pas moi. Ross se contrefout que je connaisse Paul ou non. Ce qui l’embête c’est de savoir qu’elle appelle son patron par son prénom, que Paul c’est un prénom masculin alors que le supérieur direct est censé être une femme, et qu’il se rend compte que ce n’est pas cette histoire là qu’il se rappelait au sujet de notre rencontre. Ce qui embête Ross, c’est qu’il a soudain le sentiment que Jamie ne lui dit pas la vérité, ou ment par omission.


« J’ai travaillé une semaine dans la même boite que Jamie, » dis-je dans un élan de solidarité devant la mine décomposée de celle que je considère comme une amie malgré la soirée qu’elle vient de me faire vivre. « Comme ils ne me donnaient pas assez d’heures, j’ai laissé tomber. Et c’est bien Paul qui nous a présentées mais je ne crois pas qu’on se soit vraiment parlé ce jour là, c’est plutôt quand on s’est revues à la soirée d’inauguration du gouverneur. »


Paul nous avait en effet présentées quelques jours plus tôt, je commençais tout juste à travailler pour l’agence, c’était une de mes premières missions, et nous nous sommes retrouvées là-bas, avons l’une et l’autre apprécié de reconnaître un visage familier. A l’époque, Jamie avait encore quelques attaches avec sa famille, il n’avait pas été difficile de faire croire à Ross qu’elle avait été conviée par son père, tandis qu’on avait expliqué que j’avais obtenu une invitation par un de mes profs de droit. On avait même été jusqu’à inventer une liaison totalement fictive avec ce type. 85% du métier de call girl, c’est l’art de mentir et de se rappeler de ses mensonges. Les 15% restants, c’est du graphisme à épargner à nos proches.


Ross s’enfonce dans son siège, l’air soudainement moins soucieux, et Jamie, la tête posée sur son poing me lance un regard infiniment reconnaissant, une transformation extrême en moins de dix minutes. Je me force à lui sourire, un sourire en coin qui a vraiment du mal à s’élargir,  pour lui dire qu’on en restera là pour ce soir.


Ross et Will s’entendent à merveille, comme deux amis qui se connaissent depuis des années et qui ne veulent plus se lâcher. Ross propose ainsi une balade jusqu’à Union Square pour se dégourdir les jambes. Je marche derrière eux, resserrant autant que possible les pans de ma veste qui n’est plus adaptée au temps hivernal, et sers un peu plus l’écharpe, regrettant de ne pas avoir eu l’idée de sortir gants et bonnet de leur carton. Je ne prête pas attention à la conversation devant moi, juste à ces quatre drôles de personnages, deux par deux. Ross et Jamie se tiennent par la main, doigts entrelacés et main féminine bien au chaud dans la masculine donc pas besoin de gants. Will a un bras autour de l’épaule de Tess et celle-ci a passé le sien autour de la taille de mon frère, main caché sous le blouson de celui-ci, donc pas besoin de gants. Ce que je vois devant moi, c’est la personnification de la complicité, c’est la manifestation évidente de ce que je n’ai pas et qui dans ces moments-là, me manque plus que je n’ose l’avouer, à qui que ce soit. Et si je suis vraiment ravie qu’ils aient tous les quatre trouver la personne avec qui ils veulent construire leur avenir et vivre leurs petits riens de tous les jours, il y a cette sinistre voix qui se fait entendre, celle de la jalousie, qui demande : « pourquoi pas moi ? ». Parce que Sasha. Parce que tu as un métier qui te l’interdit. Oui, mais regarde Jamie, elle parvient à s’en sortir, elle. En mentant, certes, mais elle s’en sort. Parce que tu n’as pas le cran d’aller à la rencontre d’autres personnes, des gens de ton âge, jeunes, des étudiants, qui savent ce que c’est de plancher pour leurs études et d’avoir un boulot à côté. Depuis que tu es à New York, tu vis dans un monde d’adultes, un monde beaucoup plus âgé que toi, avec lequel tu te forces à être en adéquation alors que parfois, tu voudrais juste être une fille de vingt et un ans qui n’a pas d’autre soucis que de choisir quel jean elle va mettre à la prochaine beuverie étudiante.


« Ca va Sasha ? On t’entend plus ! »


Ca va, je discours juste avec moi-même, pour voir ce que ça fait, de frôler la schizophrénie.


« J’ai une paire de gants si tu veux », propose Tess.


C’est d’une paire de mains chaudes dont j’ai besoin mais ça ne m’empêche pas de rester polie avec ma future belle-sœur qui n’y est pour rien si elle a trouvé l’homme parfait alors qu’elle sortait du lycée.


« Vous savez quoi ? Je suis crevée, je vais rentrer.


— Quoi ? Sasha, il est encore tôt !


— Mais amusez-vous, ne vous occupez pas de moi. Je laisserai la porte ouverte. »


Je hoche la tête pour tous les convaincre que ça ne me gène absolument pas et je ne mens presque pas. Rester me gène sans doute encore plus. Je me sens soudain une intruse, un spectateur qui n’a rien à faire dans la salle, le show est fini depuis longtemps, ne restent que les artistes, dans une certaine forme d’intimité. Plus je les regarde et plus je les envie, et plus je les envie, plus je sombre dans une jalousie que je ne veux pas ressentir. Je vais rentrer chez moi, ranger un peu, et profiter du calme et de la solitude que les dernières heures ne m’ont pas autorisé. Malgré l’insistance de Will et Tess qui refusent de me laisser rentrer toute seule et de continuer la soirée sans moi (je vois bien qu’ils n’en pensent pas un mot, mais j’admets que je penserais la même chose à leur place), le regard suppliant de Jamie, je leur fais comprendre que je suis vraiment fatiguée, et Ross se propose de me trouver un taxi, ce que je refuse mais je ne gagne pas à tous les coups car il ne cède pas.


*


Le week-end s’est passé sans encombre, sans qu’aucun secret d’état ne soit dévoilé, sans qu’aucun drame familiale ne se produise, mais pas sans que Paul me laisse un message sur le répondeur à l’appartement, ce pour quoi je l’aurais volontiers étranglé, me demandant de le rappeler aussi vite que possible. Personne d’autre que moi ne semble avoir intercepté le message. Un message qui n’annonçait rien de particulièrement réjouissant, une nuit de plus à travailler, un dimanche soir, parce qu’un type qui m’avait vu l’année dernière a exigé de me revoir cette année. Plan de secours ? « Je vous laisse l’appartement, je vais dormir chez Jamie, comme ça vous aurez votre soirée en amoureux et je ne vous gênerai pas ! » Ca a entrainé bien évidemment des réticences mais rien que ma nature de petite sœur ne puisse gérer.


Et ce soir, je remonte péniblement les marches parce que j’ai stupidement cru que les escaliers seraient une meilleure alternative, et je trouve Jamie assise sur une marche, devant la porte de son appartement. Un visage que je n’avais pas vu depuis samedi soir et notre dîner catastrophe.


« Salut », me dit-elle avec une moue hésitante, comme si notre amitié avait été totalement mise à mal par ses tentatives de l’autre soir. Il s’en fallait juste de peu. « Je suis désolée pour samedi. »


Et c’est justement la raison pour laquelle il est impossible de lui en vouloir ou de lui en tenir rigueur : car elle fait les choses spontanément et ne réalise que trop tard qu’elle est allée trop loin, ce pour quoi elle s’excuse toujours avec sincérité.


« N’en parlons plus, c’est oublié.


— C’est nul ce que j’ai fait.


— Je ne te le fais pas dire. Ne compte pas sur moi la prochaine fois pour rattraper tes bêtises.


— Il n’y aura pas de prochaine fois, promet-elle comme si j’allais réellement la croire. Ton frère repart demain c’est ça ? »


Déjà demain, et j’essaye de ne pas trop y penser. Malgré tout ce que ça implique, j’aimais assez l’avoir avec moi, avoir de la famille près de moi, c’est quelque chose qui m’avait manqué. L’indépendance est certes formidable, mais ça n’empêche pas de parfois regretter que les siens soient à des milliers de kilomètres.


« Vous avez prévu quelque chose ?


— Non, juste… J’en sais rien en fait, j’ai pas eu une minute à moi aujourd’hui.


— Pour me faire pardonner, je voudrais vous inviter à dîner. »


Je la regarde, dubitative.


« D’accord, Ross fera à manger, mais je mettrai la table. »


La proposition est tentante, bien que je n’ai pas spécialement envie de revivre samedi soir, ni partager mon frère avec qui que ce soit pour la soirée à venir, ni me sentir la cinquième roue du carrosse.


« Mais si tu préfères rester avec eux, je comprends. Et mon offre tient toujours pour toi quand tu voudras.


— Je n’ai rien à te pardonner, alors ne te crois pas obligée de quoi que ce soit…


— Si justement. Mais si c’est vraiment ce qui t’inquiète, alors Ross aussi serait content de vous avoir tous les trois. On peut même inviter Kate et Allie. Juste pour être ensemble. Passer une bonne soirée. Ce qu’on fait entre amis. »


Ca va, ça va, j’ai compris. Bientôt elle va me sortir les violons, les larmes au coin des yeux et la lèvre inférieure qui tremblote…


« D’accord, on sera là. »


C’est une soirée de plus où il m’est donné d’admirer la vie de couple, de loin, sans y toucher. C’est plutôt joli vu d’ici. Des sourires, des gestes à la dérobée, des œillades, des conversations inaudibles, des murmures, des doigts enlacés. Très joli. Très enviable. Pas jalousé. Je me suis résolue. Je ne vais pas jalouser mon frère ou Jamie. Ils ont su trouvé la personne qu’il leur fallait, c’est à moi de trouver la mienne et à ne rendre personne responsable de l’absence de sourires, regards ou murmures à mon encontre. Kate est passée en coup de vent, pour un apéritif rapide, sans Allie, laissée à la baby-sitter, avant de regagner un luxueux hôtel de Manhattan. La Jamie de ce soir est une personne totalement différente de celle de samedi, si bien que Ross n’a pas besoin de détourner les conversations. Elles se font naturellement, elles glissent, elles emportent. Au final, c’est une soirée entre amis des plus réussies. Plus réussie que si j’avais passé la soirée devant la télé avec Will, Tess et une pizza quatre fromages. C’aurait été une soirée des plus pathétiques, pourrie par l’orgueil de celle qui ne veut pas partager son frère avec la voisine de palier… Du n’importe quoi en somme. Je refuse tout simplement d’être comme ça. Je refuse également de priver mon frère d’une bonne soirée qui doit le changer de ses réunions de travail, de ses éventuelles sorties entre collègues. Teresa ne m’en sera que reconnaissante.


*


Mon frère a passé le détecteur de métaux depuis une heure, il est passé dans la salle d’embarquement qui n’est pas visible d’ici, et pourtant, je suis plantée là, incapable de bouger, incapable de voir quoi que ce soit avec ces énormes larmes qui brouillent la vue. « Ne pleure pas, petite sœur », a-t-il dit. C’est facile pour un homme de dire ça, les grands frères ne pleurent pas de quitter leurs petites sœurs, mais les petites sœurs qui ont vécu quatre jours avec leurs héros de grands frères ne peuvent retenir l’émotion lorsqu’elles les voient repartir. « Et puis on se revoit dans quelques semaines, pour Noël ». Comme si ça avait vraiment quelque chose de réconfortant. Quelques semaines c’est long. Et je ne sais même pas pourquoi je pleure comme une idiote, à la vue de tout le monde, sans aucune retenue. J’ai vécu avec un nœud à l’estomac pendant quatre jours, je devrais être soulagée de les voir repartir. Oui, en partie. Une toute petite partie. Beaucoup plus petite que la partie qui n’est pas faite pour les « au revoir » sur le quai d’une gare ou en l’occurrence devant le portique d’un aéroport new-yorkais. Je m’entends sangloter et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, parce qu’il reste quand même une partie de mon être qui tient au peu d’estime et de dignité qui lui reste. Ressaisis-toi nom d’un chien ! Tu n’as plus sept ans ! Age stratégique, auquel mon père partait pendant des jours pour affaires. Je vivais difficilement ses départs, craignant sans doute, pour une raison que je ne m’explique pas, qu’il ne revienne pas.


Papa est toujours là. Et Will sera à l’aéroport d’Austin à Noël pour venir me chercher.


Les larmes sèchent plus lentement qu’elles ne sont venues, mais elles sèchent. Je prends un taxi pour retourner sur le campus et j’observe mon reflet dans le rétroviseur, croisant par la même occasion le regard du chauffeur, un regard un peu trop fixe à mon goût. Le résultat dans la glace est catastrophique. Je ne ressemble à rien. Non, Rien serait plus présentable que moi. Il faut absolument que je passe par une salle de bain ou des toilettes avant de mettre un pied à la bibliothèque… Quoi que l’idée de me rendre à la bibliothèque ne me paraît plus si attrayante qu’il y a une heure, je ne suis guère d’humeur à aller faire des recherches ou me plonger dans des bouquins poussiéreux. Et la large enseigne verte suspendue ne m’encourage pas beaucoup non plus. Elle souffle « entre, entre ! » et semble inciter à la consommation d’un café pour ne pas laisser mes doigts devenir des glaçons.


Plus pathétique que les larmes, il y a mon regard qui erre dans la salle chauffée de Starbucks pendant que j’attends mon tour, à la recherche d’un visage familier. Du visage familier. Je secoue la tête, parce qu’il n’y a pas de raisons que je sois déçue de ne pas le voir, ce n’est pas comme si je voulais le voir, ou que ça me ferait plaisir de le voir. Rien de tout ça. Un dernier coup d’œil, à droite, à gauche, puis au fond de la salle, là où j’aurais dû commencer puisqu’il semble affectionner ce coin. Il est là, penché sur je ne sais quoi, lunettes sur le front, doigts pianotant sur sa tasse, air concentré.


Que faire ? La bibliothèque, c’est ce qu’il y a de plus sûr. En même temps… En même temps, tu te plains toi-même d’être seule et ne fais pas d’efforts pour y remédier. Ca reste un parfait inconnu qui n’a pour qualité connue que d’apprécier le café que l’on sert ici. Non, oublie.


Je me rends compte que j’use et abuse du monologue intérieur, ou bien la folie me guette. En tous cas, monologue ou pas, il va bien falloir que je prenne une décision. La file se réduit jusqu’à la vendeuse. Ma boisson chaude et je sors, sans rien dire, sans rien faire, c’est plus sage. Ou pas. Qu’est-ce que la sagesse ? D’accord, je ne suis pas très philosophe et ça ne me sert donc à rien de tenter de faire comme si… Agir à l’instinct, c’est ça qu’il faut que je fasse. Que me dit mon instinct ? Rien, il se tait. Il m’ignore. Il se moque complètement de moi. Me joue un tour. A quoi ça engage, après tout, un café ? Rien, n’est-ce pas ?


Je m’apprête à pousser la porte, tourne la tête discrètement, mais il est perdu dans ses lectures. Ce serait malpoli de le déranger. Mais après tout, c’est lui qui insistait alors…


D’accord, c’est pénible. Vraiment pénible, je pensais qu’une fois que mon frère serait parti, je ne souffrirais plus de cette peur au ventre. Utopiste ! Elle est là et bien ancrée, refusant de lâcher prise. Est-ce que je vais la laisser me dévorer ? Ou bien vais-je lui montrer que je suis encore maitre de moi-même et que je ne me laisserais pas faire ? D’accord, de monologue intérieur, je passe à dialogue avec ma peur. Il y a une nette amélioration.


Je dirai plus tard, si on me le demande, que ce sont mes pieds qui ont fait tout le boulot, que c’est l’instinct qui a donné l’ordre à mes pieds et que je n’y étais pour rien. Ce n’est absolument pas ma faute si je me retrouve, plantée comme un piquet, avec ma tasse bien chaude entre les mains, devant un parfait inconnu, devant un homme dont je n’ai eu l’occasion que d’admirer la qualité des chemises et le regard enfantin.


Je m’éclaircis la gorge pour faire part de ma présence.


Il peine à décoller les yeux de sa feuille, griffonnée de toutes parts, pour enfin lever la tête vers moi. Nous voilà entre quatre yeux et je suis dans l’impossibilité totale de faire marche arrière ou de fuir. Devant le fait accompli. Merci l’instinct !


« Vous me harcelez ou quoi ? s’amuse-t-il.


— Je ne savais pas où m’asseoir pour boire mon café. »


Il regarde autour de lui et s’assure, comme moi, qu’il y a maintes tables libres.


« Vous voulez vous asseoir ?


— Vous n’attendez personne ?


— Elle vient d’arriver. »


C’est la réplique la plus… la plus… Oh merde ! C’est cliché et ça me plait, je ne devrais pas en avoir honte, ni avoir à me justifier. Je pose la tasse sur la table, mon sac sur la banquette en cuir, et me glisse sur le siège pour être face à lui.


« Ce n’était pas si dur finalement. »


Alors en plus il lit dans mes pensées ?


« Je ne peux pas rester longtemps. »


Comme si j’avais vraiment un autre endroit où me trouver ! Moi toute seule, et trop d’idées à ressasser. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est me retrouver seule. Et je ne l’avais pas encore réalisé. Je n’avais pas réalisé non plus que ses yeux étaient aussi captivants, et pas tant enfantins que ça. Malicieux, oui, sans doute. Il semble sûr de lui. Il semblait certain que je finirais par venir. Non, ce n’est pas du sixième sens. Je suis là toutes les semaines à la même heure. C’est de l’observation, purement et simplement.

 

Il me tend la main, que je regarde avec étonnement, avant de comprendre… Nous ne nous sommes jamais présentés, nous n’avons eu que des rencontres éphémères, mises en danger par un liquide noir et brûlant.


« Je m’appelle Phil. »


Je le considère un instant. Il n’a pas la tête d’un Phil, mais je n’ai pas non plus la tête d’une Sasha, à supposer que les Phil et les Sasha aient vraiment des têtes correspondantes. La plupart du temps, quand je me présente à quelqu’un, je suis Beverly. Alors là… Je prends une profonde inspiration, comme si cela me coutait de dévoiler ce secret qui n’en est pas un.


« Sasha. Je m’appelle Sasha. »


L’étreinte est brève et nullement déplacée. Il fixe ma tasse.


« Mocha blanc. »


Il hoche la tête, un sourire se dessine sur ses lèvres.


« Je tacherai de m’en rappeler. »


Par réflexe, je me mets également à hocher la tête et à… à sourire. Non, le sourire n’est pas un réflexe. C’est lui qui l’a provoqué. C’est son sourire à lui qui a contaminé mes lèvres. Ce n’était pas si difficile. Et ce n’était certainement pas une raison pour laisser la peur me ronger le ventre. Il faut savoir la dépasser si on ne veut pas passer à côté de quelque chose, voire de toute sa vie.


Fin