Telle mère, telle fille
Je ne me considère pas comme une personne particulièrement mal lotie dans la vie. J'ai un toit au-dessus de ma tête, je mange à ma faim, j'ai des résultats satisfaisants dans une bonne université, et j'ai un métier qui paye bien. Je ne suis pas non plus particulièrement chanceuse. J'ai un carreau de cassé dans l'appartement que je quitte dans deux semaines, je n'ai pas de vie sociale ou privée et je suis une putain.
J'ai hérité de Maman une certaine philosophie, celle qui consiste à se répéter dès que quelque chose ne vas pas, qu'il y a toujours pire. Et c'est exactement ce que je fais quand j'ai le moral en berne. Je me dis que ma vie pourrait être pire. Je pourrais élever seule une petite fille de quatre ans.
Kate s'en sort bien avec sa fille. La plupart du temps. Quand elle n'est pas en panne de baby-sitter, à cours de monnaie pour lui offrir une glace, ou quand elle ne craque pas sous la pression.
Ce soir, je suis de repos. Un repos pour le moins mérité, après quelques jours qui ne m'ont guère laissé le temps de respirer. J'avais un programme déjà établi, presque minuté. Je devais rentrer chez moi de bonne heure, faire une sieste, prendre une douche, à défaut d'un bain, m'occuper de quelques cartons, commander à dîner et regarder quelques DVD. Peut-être que je serais sortie en fin de soirée. Ca me parait peu vraisemblable mais j'étais invitée à une soirée sur le campus, et pour une fois, l'idée ne me paraissait pas aussi repoussante qu'à l'accoutumée.
Et Kate a appelé.
Et quand je dis qu'elle s'en sort bien avec sa fille la plupart du temps, je veux bien évidemment dire que l'autre partie du temps, elle la passe à galérer. C'est paniquée qu'elle me débite sans jamais reprendre son souffle que Paul l'a appelée et qu'il a besoin d'elle et que sa baby-sitter a autre chose de prévu et qu'elle ne trouve personne et qu'elle n'a absolument pas confiance en Jamie, et…
Mes plans sont tombés à l'eau. A la place, je passe la soirée avec Allison Pierce, quatre ans, espiègle mais tellement adorable.
De toute façon, qui aurais-je bien pu rencontrer d'intéressant à une soirée entre étudiants ?
« C'est vraiment adorable d'avoir accepter de la garder. Merci mille fois. Je ne devrais pas rentrer tard, s'il y a quoi que ce soit, n'hésite pas à m'appeler dans la nuit, je t'ai laissé le numéro de son médecin, si des fois…
- Kate, si tu te calmais ? Tu t'absentes quelques heures, je pense qu'on va pouvoir passer une bonne soirée sans demander à son médecin de venir regarder Mary Poppins avec nous.
- Désolée, je n'aime vraiment pas t'infliger ça… Je ferai tout ce que tu voudras, c'est promis.
- Pour l'instant tu devrais filer ou tu vas finir par être en retard. »
Je suis finalement parvenue à la faire partir, non sans mille nouvelles recommandations et des câlins à n'en plus finir avec sa fille.
Nous voilà seules avec Allie. La soirée promet d'être intéressante.
L'avantage avec une petite fille de quatre ans qui n'a pas pour mère un cordon bleu, c'est qu'elle ne fait pas la fine bouche et s'accommode très bien de la pizza royale que le livreur vient de déposer. Pizza, Coca et crème glacée. Le rêve ! Saupoudré ça de quelques films récupérés au vidéoclub du coin, allant du Roi Lion aux Aristochats en passant par Cendrillon, vous obtenez une parfaite soirée entre filles dont la moyenne d'âge avoisine 12 ans.
« Toujours pas fatiguée Allie ? »
La petite fille aux couettes brunes secoue énergiquement la tête. Non, vraiment pas fatiguée. Je le serai sans doute avant elle. En tous cas, Cendrillon commence à me taper sur les nerfs. Quel intérêt de montrer ça aux enfants, franchement ? Toutes les petites filles seront un jour déçues de découvrir qu'il n'y a ni pantoufle de verre ni prince charmant. Dans le meilleur des cas, Allie sera assez intelligente pour s'en rendre compte rapidement sans se blaser de la vie. Dans le pire… Je préfère ne pas imaginer le pire. Surtout quand une adorable petite fille de cet âge a de sacrés antécédents avec une maman qui vend son corps pour la faire vivre.
« Tu as un fiancé, toi, Sasha ? »
Ce qui est amusant dans cette question, c'est le choix des mots. A son âge, j'aurais dit amoureux, ou même prince charmant. Ca aurait été de circonstance. Mais Allie préfère le mot fiancé. Soit.
« Et non ! Et toi ? Tu as un petit copain ?
- Non ! s'exclame-t-elle en riant. Je suis encore trop petite ! »
Oui, bien sûr, suis-je bête !
« Parce que Jamie, elle a un fiancé, elle.
- C'est vrai.
- Tu crois que Maman elle aura un fiancé un jour ? »
C'est le genre de questions qui me fait réaliser que 1) je ne suis pas encore prête à avoir des enfants, et 2) je n'ai pas non plus la vocation pour être une bonne baby-sitter. Qu'est-ce que je dois répondre, moi ?
« Je ne sais pas ma chérie. Ca te plairait, toi, que Maman ait un fiancé ?
- Sais pas, dit-elle en haussant les épaules. S'il est aussi gentil que Paul, oui. Tu crois que Paul pourrait être le fiancé de Maman ? »
J'éclate de rire. Intérieurement. Je n'ai peut-être pas la vocation, mais j'ai quelques rudiments : ne jamais se moquer ouvertement d'une gamine de quatre ans, elle pourrait vous le faire payer très cher.
Chérie, si ta maman avait une carrure d'athlète et une opération chirurgicale plutôt complexe, peut-être que Paul reverrait la question.
« Non, mon cœur. Paul est juste un très bon ami de Maman.
- Elle fait quoi comme métier ta Maman à toi ?
- Elle travaille dans une ferme, avec mon Papa.
- Une ferme ? J'en ai jamais vu. Que à la télé. »
C'est triste de grandir dans une grande ville. Même si j'étais la première à étouffer dans mon village Texan, je pense que je n'aurais pas non plus grandir en bonne New-yorkaise. C'est aussi un des paradoxes qui m'habite.
« Il faudra que vous veniez en vacances avec moi là-bas un jour. Peut-être l'été prochain. Ce serait marrant ! »
A en juger par le large sourire qui illumine son visage, Allie est du même avis, sauf que l'été prochain lui paraît tout près et qu'elle est déjà en train de planifier ses vacances, de déterminer quel nounours elle va amener avec elle, et elle se demande déjà à qui elle va confier ceux qu'elle ne pourra pas prendre. Ce serait trop triste s'ils restaient tous seuls…
A deux heures du matin, je suis réveillée par quelques coups contre la porte d'entrée. J'ai du mal à comprendre ce qui se passe, j'ai du m'endormir devant la télé. Puis, en voyant les boites de DVD éparpillées sur la petite table de salon, je repense à Allie, bien emmitouflée dans mon lit, serrant contre elle son lapin en peluche. Je me hisse hors du canapé et ouvre la porte en faisant le moins de bruit possible (mission impossible avec cette fichue porte…)
« Désolée pour le retard…
- Je ne t'attendais pas avant une heure ou deux. Ca a été ?
- Et vous ?
- Très bien. Elle dort. Kate, tu ne veux pas la laisser dormir ici ? Je te la ramène demain matin. Elle dort trop bien pour que tu l'emmènes prendre le métro maintenant.
- Ca m'embête Sasha…
- Moi pas. Allez, rentre chez toi, je m'occupe de ton petit bouchon. »
Elle me surprend en me prenant dans ses bras.
« Merci. »
Kate est une personne douce et généreuse, qui ne manque jamais d'affection. Mais elle manque tellement de confiance en elle, en la race humaine aussi (ce que je comprends d'autant plus), qu'elle ne s'attend jamais à ce qu'on lui rende des services sans rien demander en retour.
« Je compte sur toi pour mon déménagement ! dis-je comme si c'était vraiment une contrepartie à cette soirée de baby-sitting.
- Evidemment ! Merci Sasha ! »
Elle se dirige vers mon lit où Allie dort à poings fermés, elle embrasse tendrement sa petite joue que j'imagine toute douce et toute chaude. La petite fille ne cille pas. Elle est trop bien là où elle est pour envisager une seconde de se lever et d'aller affronter le froid et le noir.
« A plus tard mon cœur… »
Je pense sincèrement qu'on ne reconnaît pas une bonne Maman au métier qu'elle fait, au nombre de fois où elle se trouve en retard pour aller à la garderie récupérer son enfant, aux difficultés qu'elle a pour payer son loyer, sa nourriture et un cadeau de Noël. C'est aux gestes les plus simples qu'on reconnaît une bonne Maman. Des mots doux, des gestes tendres.
Kate est sans doute une des meilleures Mamans au monde.
Il faudra que je lui dise un jour, elle qui pense tout faire de travers.
*
Je n'ai pas revu Kate ou Allie pendant une semaine, jusqu'au coup de téléphone de la première qui m'invitait à déjeuner dans un restaurant non loin de chez Jamie, pour me remercier du service rendu. Une chose en entraînant une autre, Jamie s'est jointe elle aussi au repas, nous retrouvant ainsi, quatre filles dans Manhattan. Ce n'est pas sans rappeler une série de HBO… Sauf qu'en présence d'une enfant de quatre ans, il est évidemment exclu de parler de… S.E.X.E.
Et c'est l'occasion pour Jamie et moi de rencontrer le nouveau membre de la famille. Elle a trois mois, des taches noires, une truffe humide et un nom à coucher dehors : Lollipop (qui est assez cruel pour appeler un chien comme ça ?), une petite dalmatienne, nouvelle compagne de jeu d'Allie.
Le chien reste sagement assis au pied de la chaise de sa petite maîtresse, une laisse rose autour du cou.
J'avais bien dit que Kate cèderait. Très sincèrement, je veux bien garder sa fille quand elle a besoin d'un coup de pouce, mais il ne faudrait pas pousser le vice jusqu'à me confier la garde du chien.
Bien qu'à la regarder, Lollipop (pitié…) est craquante, discrète, au point que même Jamie qui a une sainte horreur des animaux a fini par oublier sa présence.
« Alors, qui a eu la bonne idée de l'appeler Lollipop ?
- Pas moi ! répond aussitôt Allie. C'est ridicule comme nom.
- Mais Allie et moi n'arrivons pas à nous mettre d'accord pour un autre nom, alors pour l'instant… »
Ouf, pendant un instant, j'ai cru que la pauvre chienne était destinée à subir les moqueries de ses semblables quand elle descendra dans la rue…
C'est un dimanche midi agréable, avec une douce impression de se retrouver en famille. Vivre à New York a certes ses avantages, mais les traditions familiales me manquent souvent. Je ne sais plus très bien quand ni comment j'en suis arrivée à cette conclusion, mais Jamie, Kate et Allie sont plus que des amies. Elles font véritablement partie de ma famille. Ca me fait penser que…
« Allie et moi, on a pensé que ce serait une bonne idée de partir quelques jours en vacances au Texas cet été. Qu'est-ce que vous en dites ? »
Jamie, qui est assise à côté de moi, baisse les yeux et tente de garder un visage impassible, mais je la connais trop bien et sait immédiatement ce qu'elle pense. Le Texas, c'est la ferme de mes parents, c'est un trou perdu, c'est le désert, la chaleur, les gens du sud, et pour résumer plutôt clairement, c'est tout ce que Jamie ne supporte pas.
« Fais pas cette tête ! On a l'air conditionné, même là-bas !
- Ne te vexe pas Sasha, mais…
- Allez Jamie, ça va être drôle, j'ai jamais vu de ferme moi ! »
Jamie non plus. Mais au moins, l'enthousiasme d'Allie fait plaisir à voir. L'été est encore loin, on en sort à peine que déjà je pense au prochain. Cela nous laisse quelques mois pour convaincre Jamie de quitter ses petits souliers de New-yorkaise et d'affronter la vie, la vraie !
A plus courte échéance, il faudrait que j'arrive à motiver Jamie pour qu'elle motive Ross pour venir nous prêter main forte samedi prochain. Normalement, c'est chose faite. Parce que je me souviens parfaitement avoir demandé aux filles si elles avaient quelque chose de prévu pour le week-end à venir, elles m'ont répondu que non, et Jamie s'est empressée de dire qu'elle demanderait à Ross de venir nous aider. La théorie. La pratique de Jamie, c'est de dire qu'elle va faire quelque chose qu'elle ne fera sans doute jamais. Dans une certaine mesure, on se ressemble assez. Deux têtes en l'air, pas une pour rattraper l'autre.
« Est-ce que ton homme sera là samedi au fait ? »
Bien Sasha, tout dans la délicatesse.
« Samedi ? Oh. Samedi. »
Qu'est-ce que je disais…
« Oui, aucun problème. En fait c'est lui qui s'est proposé.
- A quelle heure tu veux qu'on vienne, Sasha ? demande Kate.
- Quand vous voulez. J'ai un ami qui nous prête sa fourgonnette… enfin un véhicule sur roue qui transportera mes cartons beaucoup plus facilement qu'une rame de métro.
- Je n'arrive pas à croire qu'on va être voisines ! s'écrie Jamie, visiblement ravie.
- Et moi que je vais enfin vivre à Manhattan ! »
Quand j'ai commencé à faire le tour des agences immobilières, des journaux, des petites annonces, je m'étais fixée un budget, une certaine distance à ne pas dépasser de l'université, tout en essayant de trouver un coin de la grosse Pomme qui serait agréable à vivre. Jamie a été la copilote de cette course (presque à la montre, le temps pressait), aiguillant tant bien que mal l'indécise que je suis. Pas indécise. Pointilleuse.
Il y a trois ans, quand j'ai débarqué ici avec ma valise, quelques billets verts glissés en cachette par Papa dans mon porte monnaie et une volonté de fer, je n'ai pas vraiment pris le temps de mettre le nez dans les petites annonces à la recherche de la perle rare. Ni le temps, ni l'argent. J'ai atterri dans le trou à rat que tout le monde connaît de réputation mais où j'évite de convier qui que ce soit. Tout s'était fait dans l'urgence. Il me fallait un toit, il me fallait un petit loyer, il me fallait aussi un boulot.
J'ai été engagé dans un supermarché, je faisais des heures pas possibles, je devais jongler avec mes cours, et j'arrivais difficilement à joindre les deux bouts.
Pas d'argent, pas de bel appart, pas de repas équilibrés, pas de téléphone pour pleurer auprès de Maman, pas d'amies à qui se confier… Une vie de misère. Et si c'était à refaire, je le referais car je soupçonne qu'une partie de mon être a aimé cette période là, ces premiers mois difficiles.
Trois ans plus tard, avec un boulot qui paye bien, un téléphone portable et une ligne fixe, des amies, je me suis dit qu'il était temps de faire les choses bien et de prendre le temps nécessaire pour obtenir ce que je voulais. Pas de précipitation, pas d'engagement hâtif. Certes, le temps pressait parce que les nouveaux propriétaires n'étaient guère commodes, mais je savais aussi que je ne serais pas à la rue.
Mais même avec du temps, et un budget un peu moins serré qu'il ne l'était il y a trois ans, mon indécision (ou mon besoin vital de perfection) a été l'ennemi à combattre. C'est une évidence : il n'y a pas d'appartements parfaits. Ou s'il y en a, c'est que les proprio sont loin de l'être. Donc après en avoir visité plus d'une dizaine, après avoir tiré Jamie dans tous les quartiers à peu près abordables et/ou potables, après avoir pleurnicher que je ne trouverai jamais rien de bien (ni de mieux que ce que j'avais, ce qui est vraiment la pire des choses qui aurait pu m'arriver : tomber sur pire), Jamie a prononcé les trois mots magiques.
« Mes voisins déménagent. »
Et en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le dire, elle contactait le propriétaire de l'immeuble, l'informant que j'étais intéressée par le dit appartement, situé deux étages au-dessus du couple Ross/Jamie, que j'étais une personne de confiance, qu'elle se portait garante. Comme en plus Jamie et Ross n'ont jamais eu de souci dans l'immeuble, M. Simons lui a fait toute confiance. Et en trois jours, je signais le bail et commençait à empaqueter mes cartons.
Pointilleuse, mais quand j'arrive à ce que je veux, le reste passe comme une lettre à la poste.
Un serveur nous apporte nos cafés commandés il y a une éternité. Allie, avec la permission de Kate, s'est éloignée, la laisse de la chienne entourant son poignet, pour jouer avec Lollipop pendant que nous profitons de cette fin de repas.
Aucune de nous ne la quitte
vraiment des yeux, comme si nous en avions chacune la responsabilité. Le regard
de Kate s'attarde davantage sur la petite fille aux allures de poupée dans sa
jolie robe du dimanche. Et une chose est sûre, c'est qu'elle attire le regard
d'autres encore. Les gens regardent Allie. Parce qu'elle est belle, polie, bien
habillée, qu'elle retrousse son nez de manière tout à fait adorable quand
Lollipop vient lui lécher le visage.
Allie fait tourner les têtes de tout le monde. Il y a notamment ce couple de
personnes âgées, au fond de la salle, qui la regarde depuis que nous sommes
installées, et le mari et la femme ont cette lueur au fond des yeux, celle
qu'ont les gens d'une autre génération qui voient leur descendance, l'avenir,
l'espoir.
Allie n'est pas ma fille, mais
c'est un peu comme ma nièce, ou ce qui s'en rapprocherait le plus, et je suis
extrêmement fière de pouvoir lire des choses pareilles dans le regard des gens.
Si moi-même j'en éprouve tant de fierté, imaginez un peu ce qu'une maman peut
ressentir…
« C'est fou comme elle te ressemble, murmure Jamie, comme si elle en prenait soudainement conscience.
- J'espère bien que non. C'est vraiment la dernière chose que je veux pour elle. »
Propos typiques de Kate. Je ne vaux rien, je ne mérite pas d'avoir une fille si parfaite. Je ne veux pas qu'elle finisse comme moi.
« Arrête de dire des choses pareilles voyons ! Ma mère n'était pas une Call-girl mais elle ne s'est jamais occupée de moi comme tu t'occupes d'Allie.
- Elle a beaucoup de chance de t'avoir, dis-je à mon tour.
- Vous croyez ? Qu'est-ce que je vais lui dire dans cinq ans, quand elle me demandera ce que je fais dans la vie, pourquoi je ne suis jamais là le soir, la nuit ?
- Enfin Kate, tu ne vas pas passer ta vie à… »
Jamie s'arrête net.
Faire le trottoir. Tapiner. Vendre ton corps. Il y a une quantité infinie de façons de dire ça…
Kate baisse les yeux vers sa tasse.
« Tu ne comprends pas Jamie. Le jour où tu voudras arrêter tout ça, tu n'auras aucun problème. Tu as ton boulot à mi-temps, tu as Ross, et tu n'as pas d'autres attaches. Moi tout ce que je sais faire, c'est récupérer les enveloppes sur l'oreiller. Et c'est ce que je ferai toute ma vie parce que je n'ai pas le droit de ne penser qu'à moi. »
Cette conversation, j'ai l'impression de la revivre. Kate et moi avons déjà abordé ce sujet, aussi épineux soit-il.
Kate n'a pas fait d'études. Elle a grandi avec le peu d'argent que sa mère ramenait, et quand elle a été en âge de travailler aussi, elle a fait comme maman. Elle s'est vendue. Pour pas grand chose d'abord, pendant des années. Il y a eu le décès de sa mère, il y a eu sa période paumée, il y a eu Allie et il y a eu Paul. Dans la famille, on est putain de mère en fille. Mais Kate a décidé que la tradition s'arrêterait là, qu'Allie aurait une enfance normale, qu'elle ferait des études, qu'elle aurait ce qu'elle mérite (et inconsciemment, ce que Kate aurait rêvé d'avoir).
Tout ce que Kate gagne au jour d'aujourd'hui est épargné sur un compte au nom de sa fille. Elle a pensé à tout. Les écoles privées jusqu'au lycée, puis l'université. Elle a pensé à la voiture et au permis de conduire. Elle a pensé à la chambre d'étudiant sur le campus, voir même à un appartement pour qu'Allie ne soit pas obligée de partager sa chambre avec une camarade accroc à quelque chose. Elle a pensé au mariage. Elle a pensé aux imprévus, à la maladie. Elle a pensé aux loisirs, et aux vacances qu'Allie pourrait prendre, pour faire un tour du monde.
Kate a l'air d'une rêveuse alors qu'elle a les pieds sur terre. Elle voit loin, certes, et si elle ne sait pas vraiment où elle va, elle sait où elle veut voir sa fille, et ce n'est certainement pas sur un trottoir.
Kate sait que pour réaliser tout ça, il faudrait soit qu'elle gagne à la loterie, soit qu'elle se prostitue jusqu'à ce que les hommes se désintéressent d'elle. Et sachant qu'un homme est un homme, elle trouvera toujours un client… Comme elle ne joue pas à la loterie, il ne lui reste plus qu'une solution. Et même si ça la mine, parce qu'elle fait un métier dont elle a honte, c'est aussi pour le bien de sa fille.
Jamie qui a souvent réponse à tout n'a pas trouvé judicieux de poursuivre plus avant la conversation. Il n'y a rien à ajouter, vraiment. Kate a pris ses décisions, elle a tracé son plan de vie, elle n'en démordra pas.
Qui plus est, s'il faut être réaliste, Kate n'a pas de diplômes, pas de famille pour la soutenir, et une charge en plus. Jamie est issue d'une famille aisée qui la recueillerait si elle était réellement dans le besoin, elle est secrétaire à mi-temps et pourrait obtenir un temps plein si elle en faisait part à sa supérieure, et son conjoint gagne honorablement sa vie. Non, si Kate le voulait, elle ne pourrait pas arrêter. Si Jamie et moi le décidions…
*
« Attention à la lampe ! Merci !
- Attention, chaud devant !
- Un peu plus haut le cadre. Doucement avec le marteau, ne vas pas te blesser !
- Qui reprendra du café ? »
C'est l'effervescence depuis sept heures ce matin. Je crois bien que je n'ai jamais été autant excitée. Cet appartement, c'est comme un nouveau départ. Il y a une grande baie vitrée qui donne sur un parc, la lumière emplit le salon et la cuisine, c'est un vrai bonheur, d'autant plus que les murs sont blancs (encore trop tristes, ainsi dépourvus de photos) et que cette clarté est définitivement ce qui me manquait depuis trois ans.
Les pièces paraissent vides. Avec un une pièce, c'était inutile de s'encombrer de trop de meubles. Maintenant que j'ai une vraie cuisine, un vrai salon et une vraie chambre, j'ai l'impression de me perdre dans mon propre chez-moi. Il faudra que je fasse les magasins, avec ma conseillère préférée, spécialiste ès soldes et promotions.
Le plus gros du travail a été de transporter mes affaires d'un appartement à un autre. Pour ce qui est du rangement et du déballage des cartons, je me débrouillerai toute seule, plus tard. Mais pour ce qui est de monter le peu de meubles, de faire quelques menus travaux d'électricité, planter des clous et installer ma ligne adsl, j'avais bien besoin de quelques paires de mains supplémentaires. Ainsi Ross s'est occupé de la partie électrique (cet homme sait tout faire…), Jamie, également maître en pratique internet m'a branché ma nouvelle ligne, et Kate m'aide à ranger le plus gros.
Il y en a une qui est drôlement heureuse, c'est Lollipop, récemment rebaptisée Prunelle (les enfants ont une imagination débordante…), qui jappe, glapit et remue la queue.
Debout toute la journée, je commence à ne plus sentir mes jambes. J'attrape une bouteille d'eau dans le frigo (c'est quand déjà, ma prochaine paye, que j'aille faire un tour au rayon électroménager du magasin le plus proche ?), m'assoit par terre, contre le mur. Prunelle me saute sur les genoux, appuie ses pattes avant sur ma poitrine et dépose sa langue sur ma joue. Je trouve ça dégoûtant, mais ça me fait rire. En fait, je crois que je pourrais rire de tout aujourd'hui, il y a bien longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi bien. Et puis il y a ce sentiment étrange, qui s'insinue un peu partout, dans le ventre, dans la tête, et surtout dans le cœur… Ce sentiment quand on est entouré de gens qu'on aime, on est bien, on voudrait que l'instant dure, on voudrait en garder chaque détail…
Je me relève d'un bond et cours dans ma chambre à la recherche d'un carton où figure au marqueur noir PHOTO-VIDEO, que je peine à trouver parmi tous les cartons marqués au noir, sur lesquels j'ai bien du mal à me relire.
Il doit exister une théorie selon laquelle, quand on cherche quelque chose dans une pile d'objets, ce quelque chose se trouve obligatoirement en dessous de la pile. Je déplace les cartons qui me gênent et ouvre celui que je voulais atteindre pour en ressortir un appareil photo qui n'a pas servi depuis un moment mais dont la batterie (par miracle) est encore chargée.
Ils ne s'attendent à rien, et c'est aussi bien. Ils apparaîtront comme ça, nature, insouciants, sur un des murs du salon, ou dans ma chambre. L'instant est immortalisé. Le premier souvenir de ce nouveau lieu. Comme une réunion de famille. Les liens du sang en moins, mais toujours les liens du cœur.
Quand je me retrouve seule, à vingt-trois heures, que Kate, Allie et Prunelle sont parties en me faisant comprendre qu'elles préféraient cet appartement à l'ancien (et moi donc), que Jamie m'a pris dans ses bras pour me dire « bonne nuit voisine », que Ross m'a offert un clin d'œil complice, il y a ce mélange de soulagement d'être enfin seule, au calme, de satisfaction d'être chez moi, dans un endroit qui me plait, où je sens qu'il ne peut arriver que de belles choses, et de mélancolie à l'idée que les murs ne renvoient plus les rires et les éclats de voix…
Allongée sur mon lit, protégée par la forteresse de cartons, une tasse de thé sur le énième carton qui me servira de table de nuit pour les quelques jours à venir, je tends le bras pour prendre le téléphone sur son socle et compose le numéro que je connais par cœur depuis que j'ai six ans. Le jour où mes parents, pour une raison ou une autre, changeront de numéro de téléphone, je crois que mon monde s'écroulera.
Et c'est la voix que je voulais entendre qui me répond. Ca me donne envie de sourire et de pleurer en même temps. Parfois, même quand on est une adulte qui vit sa vie comme une grande, on a besoin du réconfort de sa Maman qui se trouve à des centaines de kilomètres.
« Allo ?
- Bonsoir Maman.
- Ah mon petit rat de bibliothèque ! Attends une seconde, tu veux ? »
J'entends le téléphone cogner contre un meuble, des voix dans le fond, peut-être bien un bruit de casseroles.
« Pardon, j'étais en train de faire de la confiture.
- A cette heure là ?
- J'étais toute seule, je m'ennuyais. Ton frère vient d'arriver à l'instant. Vous avez du vous donner le mot.
- J'avais juste envie de te parler. Et de te donner mon nouveau numéro. Ca y est, j'ai déménagé.
- Déjà ? Mais tu m'avais dit que tu ne trouvais rien !
- Oui, je sais, mais ça s'est fait rapidement, et je ne voulais pas en parler avant que tout soit fait, de peur qu'il se passe quelque chose. »
Comme je m'y attendais, Maman me demande où il se situe, si c'est bien fréquenté, si je ne suis pas trop loin du campus, du boulot (comprendre la superette, entendons-nous bien), si mes voisins sont aimables, si j'ai un coin cuisine, si ma douche est sur le palier, si j'ai fait une affaire.
Si je lui disais le prix que je vais verser chaque mois à mon proprio, je crois qu'elle en serait malade. Et elle se demanderait surtout comment, avec mon salaire de caissière, je peux me le permettre. Donc, je ne dis rien sur le prix, j'admets juste que c'est un peu plus luxueux, donc qu'il va sans doute falloir que je me sers un peu plus la ceinture les prochains mois, mais rien d'insurmontable.
« Est-ce que ça te plait ? »
Traduction : est-ce que c'est mieux que le cachot que tu osais appeler chambre ?
« C'est parfait. Je t'enverrai des photos. Tu verras, c'est très beau, c'est spacieux. En plus je suis juste au-dessus de chez mon amie Jamie. Il y a un gardien en bas de l'immeuble donc c'est très sûr. Je peux aller en cours à pieds, j'ai une station de métro juste en bas… Vraiment Maman, je suis très heureuse.
- Tant mieux Chérie. Et ça me rassure de te savoir dans un quartier mieux fréquenté. Qu'est-ce que j'ai pu me faire comme souci…
- Tu te fais toujours du souci.
- Oui, et bien tu ne me referas pas à mon âge. En parlant d'âge… Est-ce que tu seras là pour l'anniversaire de ton père ? »
Est-ce que ma mère peut voir ma grimace avec les kilomètres qui nous séparent ? Sans doute que oui. Mon tableau à post-it est quelque part dans mon capharnaüm, avec un calendrier qui me dirait exactement ce que je veux savoir (si tant est qu'un calendrier parle) : quand est-ce que mon père fête son anniversaire ? Quel jour ça tombe ? Qu'est-ce que j'ai de prévu ce week-end là ?
« Je ne sais pas Maman, je n'ai pas encore eu mes nouveaux horaires, au boulot et… Je te promets que je te tiens au courant rapidement. Je fais tout ce que je peux pour venir. Je te rappelle mercredi. Promis.
- D'accord. Ca lui ferait vraiment plaisir que tu viennes, tu sais ?
- A moi aussi. Tu n'imagines même pas comme vous me manquez.
- J'ai une petite idée. »
Ce n'est pas pour rien que c'est ma Maman, et peut-être bien la meilleure du monde. Elle me connaît comme personne, et en plus, pour rendre la tache encore plus simple, on a le même caractère. Les chiens ne font pas des chats.
« Tu embrasseras tout le monde pour moi, d'accord ?
- Bien sûr Chérie. Prends soin de toi Sasha.
- Au revoir Maman, je t'appelle mercredi. »
Si ma mère pense qu'elle a le monopole de l'anxiété quand il s'agit des siens, elle se trompe grandement. Il ne se passe pas un jour sans que je me demande si tout le monde va bien, et si on ne me cache rien au téléphone. On a la santé fragile dans la famille.
Non, les chiens ne font vraiment pas des chats. Moi aussi je m'inquiète pour eux, même si je ne l'exprime pas ouvertement.
Et puis comme on dit : telle mère, telle fille.
Fin