Introduction
Les introductions, ça n'a rien d'évident. Et souvent,
on se casse la tête pour pas grand-chose. On passe notre vie à faire des
introductions. On nous introduit à la vie, on nous présente des personnes, on
se présente à elles par nous-même. Dans le boulot aussi, il y a des
introductions. Je passe mes journées à la bibliothèque à rédiger des
introductions pour des commentaires et des essais. La vie est une histoire
d'introductions. Mais comme la vie est loin d'être un fil sans ondulation, il y
a les bonnes et les mauvaises introductions.
Je m'appelle Sasha. Mes
parents voulaient un garçon et avaient choisi un prénom qu'ils n'ont pas eu le
cœur de changer lorsqu'ils m'ont eue dans les bras. Peut-être est-ce la raison
pour laquelle j'ai toujours eu ce côté garçon manqué.
Je n'ai jamais manqué de rien. Mes parents sont des
gens bien, mariés depuis bientôt trente ans, sans histoire, qui ont toujours
tenté d'inculquer à leurs enfants les valeurs qu'ils jugent importantes. Ils
nous ont donné une bonne éducation et les moyens de poursuivre nos études. En
partie.
Je suis une fille banale, qu'on ne
remarque pas. Pas trop. Il y a toujours les regards appréciateurs qui
s'attardent parfois plus qu'on ne voudrait, mais qu'on ne cherche pas à
attirer. Il y a les regards envieurs, les regards jaloux. Et dans une toute
autre catégorie beaucoup moins appréciable, il y a les regards insultants, le
regard de certaines personnes qui désapprouvent…
J'ai une vie banale. Par banale,
comprendre sans effervescence. Je me lève tous les matins à la même heure, je
vais courir ou bien je vais en cours. Je passe un temps monstrueux dans une
bibliothèque de mon quartier. Je déjeune presque tous les jours au même
endroit. Je fréquente assez peu de personnes de mon âge, encore moins
d'étudiants. J'ai presque une vie recluse quand j'y pense.
La vie est une histoire
d'introductions, bonnes ou mauvaises, quant à savoir si la mienne était
convenable, je ne me prononcerai pas là-dessus. Pas quand il est à peine six
heures du matin et que mon réveil n'a pas encore sonné.
J'habite un appartement minuscule et
minable. Pour encore quelques mois seulement. L'immeuble a été vendu et les
locataires ont été priés de faire leurs valises. Cet
espèce de trou à rats ne me manquera certainement pas. Avec son unique pièce,
une salle de bain sans porte, une fenêtre qui donne sur une rue nauséabonde et
des voisins bruyants, je me trouve courageuse d'avoir tenu plus de trois ans
ici. Mais je tente de ne pas trop ma plaindre, je n'aimerais pas tomber sur
pire.
J'attends, les yeux clos, que le
réveil daigne sonner. Ce serait l'offenser que de me lever avant. Et pourtant,
la première sonnerie n'a pas le temps de s'achever que déjà m'a main s'est
abattue dessus pour le faire taire. Je me lève et entame ma journée comme
toutes celles d'avant, et j'imagine, comme toutes celles qui suivront. Est-ce
qu'on peut être vieux à vingt-et-un an ? J'ai toutes les manies d'une
petite vieille. Aussitôt levée, je fais bouillir de l'eau et me dirige vers la
salle de bain. Le même rituel encore et toujours. A l'exception qu'aujourd'hui,
je ne cours pas. La nuit a été trop courte. Et la journée à venir, trop longue.
Je bois mon thé, manie héritée de
Maman, je tente de ne pas prêter attention au brouhaha qui provient d'en bas.
Le marché s'installe au bout de la rue. Tout aura disparu quand je rentrerai ce
soir, tout sauf le bruit. Je m'approche de la fenêtre pour la fermer et une
boule de poil me fait sursauter en se faufilant vivement à l'intérieur. La
boule de poil s'appelle Le chat. Pas que je n'ai pas assez d'imagination
pour trouver un nom à mon animal de compagnie. Mais il n'est pas mon animal de
compagnie. Il apprécie mon appartement, et il apprécie que je le nourrisse de
temps à autres. Il aime assez les caresses, et passe même certaines nuits ici. Le
chat est resté, depuis la première fois où il a fait son apparition sur le
rebord de ma fenêtre.
Ses
miaulements incessants signifient qu'il n'a pas été nourri depuis un jour ou
deux, alors je lui verse des croquettes dans une gamelle que j'ai fini par
acheter à ce chat qui n'est pas le mien.
Je suis un peu tête en l'air. J'aime
à dire que j'ai la tête tellement pleine que certaines choses n'y trouvent pas
leur place. C'est affreusement présomptueux… La vérité c'est que j'ai vraiment
beaucoup de choses à penser. Plus de choses qu'une simple étudiante en droit
devrait avoir à penser. Alors dans le petit coin qui me sers
de bureau, il y a un panneau où j'accroche pas mal de pense-bêtes. Mon emploi
du temps, et toutes les dérogations que j'y ajoute. Les dates importantes que
je suis susceptibles d'oublier : l'anniversaire de mes parents, mon
rendez-vous chez le médecin, ou tout simplement, un post-it
pour me rappeler d'aller faire des courses. Parce que comme beaucoup de choses
dans ma vie, je planifie le jour où je vais faire les courses. Par contre, je
suis capable de citer n'importe quelle décision de la Cour Suprême. C'est le
résultat de longues heures passées au milieu de longues rangées de livres aux
pages jaunies et à l'odeur caractéristique de la bonne vieille bibliothèque où
j'ai mon espace réservé. Ça aussi, j'aime bien le dire, même s'il n'en est
rien. J'ai juste de la chance que la place soit libre chaque fois que j'arrive.
Ça n'a rien de difficile quand on est la première sur place.
Nous sommes mercredi, veille de
jeudi. Jeudi est la journée paperasse. C'est le jour où je paye tout ce que
j'ai à payer. Les factures, les ardoises aux copines, les courses, j'envoie mon
courrier et je fais mes comptes. Demain je vais surtout prospecter pour un
nouvel appartement. J'ai toute la matinée pour ça. Et je ne compte pas me
retrouver dans un trou à rats pour trois nouvelles années, je ferai donc mes
recherches consciencieusement.
Le reste de ma matinée n'a que peu
d'importance au fond. Une longue marche à pied jusqu'à la fac, des cours, un
café en vitesse, un coup de fil pas moins rapide, un déjeuner sur le pouce.
Tu
devrais vraiment ralentir, Sasha… La voix de Maman est aussi claire que si elle était
dans la pièce, juste à côté de moi. Maman croit que je me démène parce que
c'est dans ma nature, j'ai toujours été plutôt speed comme Papa disait.
Un personnage de cartoon, une petite souris mexicaine. Je me démène parce que
je n'ai pas le choix, parce que si je m'arrête ne serait-ce qu'une seconde, le
monde continueras de tourner sans moi, et je ne pourrais jamais reprendre le
train en marche. Alors je cours, je bouillonne, je vis à mille à l'heure. Je
ralentirai lorsque je pourrai le faire. Lorsque cette période de ma vie sera
terminée. Les études? Oui, ça. Et le reste.
« Sasha ? »
Je
me retourne pour me retrouver nez à nez avec une fille dont je ne connais pas
le nom. Je sais que nous sommes dans le même cours de droit constitutionnel,
mais je suis incapable de dire qui elle est.
« Je
suis Alex Miller, on doit travailler ensemble sur le projet de la semaine
prochaine. »
C'était
de toute évidence un visage et un nom à ne pas oublier, mais qui ne figurait
pas sur mon mur de tête en l'air.
« Est-ce
que tu as un moment de libre d'ici dimanche ?
-
Oui, évidemment. Pourquoi ne pas s'y mettre cet après-midi, autant s'en
débarrasser dès maintenant.
-
Ça me va. On travaille aussi avec Dan et Jen, je peux
les appeler tout de suite et leur dire de nous retrouver à la
bibliothèque. »
Je
hoche la tête et regarde rapidement ma montre. Il est plus de treize heure. Je dois être rentrée à l'appartement à six heures au
plus tard, pas le temps de traîner.
Notre
groupe de travail au complet, nous nous mettons à nous organiser et il apparaît
rapidement que je suis la première à prendre les initiatives. Ils me laissent
faire sans rechigner, j'en conclurais presque que ça les arrange. Nos
recherches vont bon train. Ça fonctionne assez bien. Il n'est pas encore quinze
heures mais j'ai besoin d'une pause et d'un café. Je propose à mes collègues
d'aller leur chercher quelque chose à boire et à manger et ma proposition est
accueillie avec de grands sourires. Sympathiques. J'ignore si je retiendrai
désormais leurs noms, mais c'était tout à fait agréable de travailler avec eux.
C'est tout à fait agréable, le présent est encore de rigueur ici.
Je
quitte la bibliothèque et hésite entre la cafétéria la plus proche sur le
campus, ou quelques mètres de plus à braver le vent jusqu'au Starbucks. La gourmandise prend le dessus, je meurs de faim
et j'ai très envie d'un muffin aux myrtilles. Je prends un moka pour tout le
monde, un moka blanc pour moi, et leur fameux muffins
aux myrtilles. Qui ne succombe pas à ces muffins là? J'attends au bout du
comptoir et récupère mes quatre grands gobelets et mon sac en papier rempli de
délicieuses petites choses. Dans ma hâte, je me heurte au client de derrière et
bénit l'invention des couvercles en plastiques, cela m'évite de lui ruiner sa
chemise et à en juger par la qualité de celle-ci, mon porte-monnaie.
« Désolée! »
Mon
accidenté ne semble pas trop affecté par cette collision, je lui ai semble-t-il
marché sur le pied, mais je porte des baskets alors je n'ai pas dû lui faire
bien mal.
« Y
a pas de mal. En fait ça m'arrange!
-
Ah? Contente de vous rendre service.
-
Non, en fait, je vous ai vue plusieurs fois ici, je m'installe dans le coin
là-bas pour ne pas être dérangé. Et je vous vois assez souvent. En fait, notre
accident aurait pu me permettre de vous inviter à prendre un café, mais je vois
que vous avez déjà des projets… Alors, à une prochaine fois.
-
Sans doute » je dis, peu sûre de moi.
On
m'attend à la bibliothèque, je n'ai pas le temps de m'attarder sur ce type
bizarre, je n'ai pas non plus la tête à engager plus loin la conversation. Nous
en restons là. Et c'est tant mieux. Si je voulais prendre un café avec un
inconnu, je l'aurais fait depuis longtemps.
La
pause a été bénéfique, nous nous sommes aussitôt remis à travailler une fois
notre en-cas terminé. Et nous étions particulièrement bien lancés quand mon
biper nous a vivement interrompus. Même moi je ne me fais pas à cette sonnerie
incessante. Les trois autres me regardent avec une mine étonnée, je l'éteins
rapidement pour ne pas m'attirer les foudres de nos voisins de table et je
m'excuse de les abandonner pour aller passer un coup de fil à mon boulot.
Je
quitte la bibliothèque pour téléphoner, je m'appuie contre un mur, en retrait,
et le plus à l'abri possible des oreilles qui traînent, à l'affût de
conversations qui ne les regardent pas.
« C'est
Sasha, tu as cherché à me joindre? Oh. Non, il n'y a
aucun problème. Au contraire. Je serai prête. Très bien. Oui, je passerai
demain matin. A demain, merci. »
Pas
plus compliqué que ça. J'ai un patron plutôt cool. Mais attendez plutôt que je
vous le présente…
A
dix-huit heures tapantes, nous décidons d'un commun accord d'en rester là, les
choses ont bien avancées, samedi semble convenir à tout le monde pour une
dernière mise au point. Je n'ai aucune raison de m'attarder, même s'ils me
proposent de me joindre à eux pour un verre. Je prends mon travail pour excuse
et ce n'est même pas un mensonge. Il faut que je rentre, que je me change et
que je prenne un taxi.
Comme
prévu, le marché a disparu, pas les effluves de poissons, d'épices ou de
graisse, ni le bruit, mais au bout de trois ans, on n'y prête plus guère
attention. Parfois si : j'ouvre les yeux le matin, il fait beau dehors, j'ouvre
la fenêtre et je suis accueillie par une odeur pestilentielle. Et le regret
m'envahit. Pourquoi avoir ouvert cette foutue fenêtre?
Pas
de messages sur le répondeur. Tant mieux. Dommage aussi. J'aurais aimé avoir
mon frère au téléphone, pouvoir parler de quelque chose qui me change les
idées, qui n'aient ni rapport avec le droit, ni avec New York, l'entendre me
parler de ses vaches et ses poules, ses chevaux et ses chapeaux de cow-boy.
Je
tente de ne pas perdre trop de temps, je me glisse sous la douche en promettant
de ne pas y traîner, je m'affaire dans l'appartement avec une serviette
enroulée autour de moi, une autre autour de mes cheveux, et tout en laissant
quelques gouttes d'eau sur la moquette, je vais et viens, prépare mes affaires
pour demain, coche quelques lignes sur ma liste des choses à faire, débarrasse
l'évier des tasses de thé que j'y ai entassé depuis lundi. Pas une assiette, je
n'ai pas mangé une seule fois ici.
Je
sors une robe de cocktail de mon armoire, je la pose sur le lit que je n'ai pas
fait, et j'enfile des sous-vêtements noirs. Je libère mes cheveux encore
humides et entreprend de les sécher avant de passer la robe. Une touche de
maquillage et me voilà transformée en femme. Loin du jean et du t-shirt de tout
à l'heure, loin du confort de mes vieilles Adidas que je troque contre une
paire de talons hauts dont la bride est recouverte de strass. Je glisse une
goutte de parfum derrière une oreille, puis l'autre, sur un poignet que je
frotte contre l'autre. Je retire mon collier porte bonheur et ma bague, les
seuls éléments féminins que je porte chaque jour, et j'accroche une paire de
boucle d'oreilles pour compenser leur perte. Le miroir révèle une toute autre
personne, pas une personne que j'aime moins, juste une personne différente. Je
ne suis plus Sasha. C'est l'histoire de ma vie.
***
Un
taxi m'a déposé devant le Plaza Athénée. Petite,
j'étais impressionnée par ce genre d'établissement. Aujourd'hui ils font partie
de la routine. Du quotidien. Ces grandes bâtisses abritent soir après soir des
soirées mondaines où tout le gratin New Yorkais se
retrouve. Je me dirige vers le bar et commande un verre de vin blanc. On me
regarde. Je fais semblant de ne pas m'en apercevoir. Les gens savent pourquoi
je suis là, mais tout le monde fait semblant de l'ignorer. Le monde est
hypocrite.
« Excusez-moi!
Kimberly? »
Le
soir, Sasha n'existe pas. Elle laisse place à Kimberly. J'aimerais pouvoir dire quelque chose à propos de
cette double vie, avouer que je suis une sorte d'espionne à la solde du
gouvernement américain, que j'aide mon pays, que je suis une véritable
patriote. La vérité est beaucoup moins glamour. Je fais le métier le plus vieux
du monde. Aujourd'hui on nous appelle des dames de compagnie, une formule
plutôt élégante, moins choquante. Mais pourquoi se voiler la face.
Je
m'appelle Sasha, j'ai vingt-et-un ans et je suis une
pute.
***
Quand
je rentre et que je me regarde dans la glace je ne sais plus qui je suis. Sasha, la petite provinciale, sage et réservée, ou Kimberly, une femme d'un autre monde. La limite entre les
deux est floue. Comme la jeune fille de seize ans qui se regarde dans une glace
après avoir fait l'amour pour la première fois, elle semble différente, et
pourtant elle n'a pas tant changé.
Dans
quelques heures, je serai de nouveau Sasha, sans
aucun doute possible. D'ici là, je dois me contenter de cet entre-deux, de
cette incertitude quant à qui je suis réellement. C'est le prix à payer pour
les filles comme moi, celles qui vendent leur corps aux hommes et leur âme au
diable.
Il
est quatre heure du matin et largement temps d'aller me coucher, pas envie de
me démaquiller, pas envie de penser, juste un besoin intense de sommeil dans un
lit qui est le mien, dans des draps qui portent mon odeur et pas celle d'un
autre homme que je ne connais pas. Kimberly fait
sentir sa présence encore pendant de longues minutes, le temps qu'il faut pour
m'endormir. Et dans quelques heures, Sasha se
réveillera et reprendra sa vie normalement, elle recherchera un appartement,
elle passera à son bureau pour régler certains détails et elle prendra
un café avec des amies, les quelques personnes qui peuvent comprendre ce
qu'elle vit.
***
Lorsque
je me réveille, j'ai l'impression que quelque chose cloche, un détail, quelque
chose que j'aurais oublié de faire…
Il
fait grand jour, beaucoup trop jour… J'ai oublié de mettre le réveil. Je me
maudis intérieurement et regarde l'heure avec appréhension. J'avais rendez-vous
avec Paul, mon patron, il y a plus de vingt minutes. Je dois lui passer
un coup de fil pour le prévenir que je passerai un peu plus tard. Mais je
n'arrive pas à bouger. Quitter la couette pour le froid qui règne dans la
pièce? Pas alléchant du tout. Et j'ai mal au dos. Je crois que je suis bloquée.
Et je crois que je suis en train de faire ma gamine qui refuse d'aller à l'école.
Sauf que Maman n'est pas là pour me tirer du lit de force, et que je n'ai
aucune volonté ce matin. Paul doit l'avoir senti, mon téléphone se met à vibrer
sur la table de nuit, son nom s'est affiché sur l'écran. Je décroche, j'ai une
voix de crapaud. Sacrée comparaison. Je suis sûre d'avoir les yeux tous gonflés
parce que j'ai eu la flemme de les débarrasser de toute leur peinture ce matin
en rentrant.
« Sasha, tout va bien ? Me demande Paul avec une voix
inquiète.
-
Désolée, dis-je avec une voix plus humaine, j'ai oublié de mettre mon réveil.
-
Je tombe mal alors?
-
Non pas du tout. Vraiment, je suis désolée, je devais passer mais…
-
T'inquiète pas pour ça, je bouge pas de la matinée, tu peux passer plus tard.
Tout va bien?
-
Oui! »
Si
je suis une prostituée, ça fait de mon patron mon mac. En toute logique. Sauf
que Paul, c'est comme le grand frère que je n'ai pas à mes côtés quand j'ai
besoin de lui. Si je ne l'appelle pas après un rendez-vous, il en déduit
aussitôt que les choses se sont mal passées. Il est touchant.
« Je
t'assure que ça va, j'avais besoin de récupérer un peu de sommeil je suppose.
Je serai là d'ici une heure.
-
Je t'attends. »
***
Qui
pourrait dire en passant devant un petit immeuble de Manhattan, tout ce qu'il y
a de plus sobre, que celui-ci abrite une agence de Call Girls. C'est aussi le
nom qu'on nous donne. Aucune autre profession ne connaît autant de
dénominations. Évidemment il n'y a pas d'enseigne accrochée sur la façade
indiquant l'activité de la société de Paul Clay. Il y a juste son nom sur
l'interphone de l'immeuble, et sur la sonnette de la porte d'entrée. C'est un
vieil appartement qu'il a racheté et qu'il a aménagé. Paul est un chef
d'entreprise, il se considère comme tel. Il ne vend pas des produits, il vend
des services. Certains réfuteraient qu'il vend bel et bien des femmes, mais on
aime à le nier, c'est plus facile pour tout le monde.
A
l'intérieur de l'ancien appartement dont la porte n'est pas fermée à clé, il y
a un petit salon et une cuisine, et une pièce qui sert effectivement de bureau.
Paul doit s'en doute s'y trouver, pendant que trois filles partagent un café,
assises sur les confortables fauteuils acquis récemment. « Les filles
se sentent un peu chez elles… »
« Salut
Sasha! »
Tout
le monde se connaît, même moi je connais leurs noms, alors que je suis
incapable de me rappeler des gens avec qui je suis en cours tous les jours. Je
fais un petit signe de la main, refuse gentiment de me joindre à elles. Je me
dirige vers le bureau, frappe trois petits coups jusqu'à ce qu'une voix
masculine me permette d'entrer. Derrière son bureau, Paul m'adresse un grand
sourire, un sourire sincère, avec toujours ce petit quelque chose de fraternel.
« Entre
Sasha, assieds-toi! »
Il
me propose du café que je refuse, me demande comment je vais, on parle de la
pluie et du beau temps, des études et du score des Mets. Une discussion entre
amis en somme.
Il
se lève et se dirige vers une armoire en fer. Il en ressort une enveloppe, me
la tend.
C'est
la base de notre relation, c'est mon patron, il signe mes chèques.
Métaphoriquement parlant. Il se contente de me donner un pourcentage de chaque
recette, en espèce, parce que c'est ainsi que ça marche. C'est dans le contrat
implicite que personne ne signe mais dont tout le monde connaît les termes.
« Le
client était satisfait.
-
J'en ai eu l'impression.
-
Tu seras libre mercredi prochain? Je peux lui dire que c'est ok? »
Je
hausse les épaules. Un client ou un autre, quelle différence.
Je
n'ai pas regardé le contenu de l'enveloppe mais la somme ne varie jamais
énormément. Je sais qu'avec ce qu'elle contient, je n'ai pas à m'inquiéter pour
la caution du nouvel appartement, je n'ai pas à m'inquiéter de manquer de
nourriture, je n'ai pas à m'inquiéter de la facture que l'université m'envoie
chaque semestre, ou de choses moins essentielles. Je fais un métier que les
gens montrent du doigt, un métier que les gentilles filles qui font des études
de droit trouveraient à la fois dégradant et immoral, et pousseraient même
jusqu'à illégal.
Mais
c'est tout ce que j'ai trouvé pour assurer mon avenir, pour devenir quelqu'un
et pour ne pas rester la petite Texane avec les brindilles de pailles dans les
cheveux. Je voulais la grande ville, je l'ai eue. Mais pour y survivre, il faut
que papa et maman soient très riches, sinon travailler en tant que caissière
dans le petit supermarché du coin, ça ne fonctionnera jamais.
J'ai
fait ce que j'avais à faire pour m'assurer que je ne retournerai jamais traire
des vaches dans mon Texas natal. J'en paie le prix tous les jours, mais je le
referais si on me donnait la possibilité de revenir en arrière.
Je
suis une pute, mais une pute de luxe, et j'ai le mac le plus attentionné de la
terre. Je pourrais me crever dans une usine de dix heures du soir à six heures
du matin pour un salaire de misère, tout juste bon à remplir mon frigo. Je ne
suis pas si mal lotie.
« Paul?
-
Oui?
-
Ça va? Tu as l'air fatigué. »
La
relation fraternelle est valable dans les deux sens.
« Querelles
familiales… »
Je
comprends qu'il ne veut pas en parler, ce sont des histoires avec sa sœur,
encore et toujours. Lorsqu'il aura envie d'en parler il le fera. Pour
l'instant, plus rien ne me retient. Je le remercie sincèrement, tout en
glissant l'enveloppe dans mon sac. Il me raccompagne jusqu'à la porte, une main
amicale qu'il place pudiquement dans le bas de mon dos. Il n'y a pas
d'ambiguïté avec lui, et l'ironie du sort veut qu'au final, ce type qui se fait
de l'argent sur mon dos… et sur toutes les autres parties de mon corps, est devenu
un ami.
***
Je
redescends la rue à pas rapides, la tête baissée, sans prêter attention à ce
qui se passe autour de moi. Je longe les boutiques, j'arrive à proximité d'un
café, en passant devant, j'entends une série de petits coups rapides et qui se répètent,
je me suis arrêtée net sans m'en rendre compte, comme si la série de coups
m'était destinée. Je me tourne vers la vitrine en verre et vois deux jeunes
femmes agiter activement les bras et les mains. Je me mets à secouer la tête en
riant, réalisant que le raffut contre la vitre m'était bien destiné. Je pousse
la porte du café et me dirige vers la table qu'occupe les deux folles. Je
m'assois à côté de l'une d'elle, lui fait une bise sur la joue, me penche vers
l'autre pour faire de même. Jamie et Kate. Des
collègues. Plus que cela, des amies.
« On
ne croyait plus te voir, tu as eu une panne de réveil ou quoi?
-
C'est le cas de le dire. »
Je
devais prendre un café avec elles ce matin, mais vu la tournure des évènements,
j'en ai même oublié de les appeler pour les prévenir de mon retard. Je commande
un café et un part de tarte aux poires et me laisse bercer par la discussion. Kate tient un marqueur rouge dans la main, un journal est
posé à côté de sa tasse encore fumante. Je fais un signe de tête en direction
du journal.
« Notre
petite Kate s'est mis en tête d'acheter…
-
Je ne me suis pas mis en tête! Allie me tanne pour avoir un chien.
-
Wow… dis-je, surprise. Un chien, rien que ça? C'est pas rien quand même. Et tu penses sérieusement à en
acheter un?
-
Je ne sais pas, mais ça ne coûte rien de jeter un œil, non?
-
Kate, reprend Jamie, le problème avec toi, c'est que
jeter un œil, ça équivaut à signer un contrat. Elle va l'avoir son
chien! »
Je
suis plutôt d'accord avec Jamie. Kate a une petite
fille de quatre ans. Belle comme tout et adorable. On ne peut rien lui refuser.
Mais un chien? En appartement, c'est loin d'être idéal. Moi je ne voulais déjà
pas de chat et il s'est imposé chez moi. Un chien, il faut le sortir, le laver,
lui acheter à manger, et ça mange assurément plus qu'un chat. Un chien ça vient
en remplacement d'un enfant, pas en plus. Pour Kate
qui galère déjà avec ses nounous, un chien dans les pattes c'est loin d'être la
meilleure idée qu'elle ait eue.
« Ça
va, arrêtez de me regarder comme ça. J'ai pas encore dit oui à Allie.
-
Tiens, en parlant de prospecter, tu en es où avec ton appart? »
Oui,
tiens, tu en es où avec ton part Sasha, celui que tu
devais trouver ce matin sans faute en épluchant les journaux et les annonces?
« J'en
suis au point de départ. »
Et
la conversation se poursuit, chacune de nous obtient son moment de gloire.
Jamie rit de bon cœur pour on ne sait quelle raison,
et comme chaque fois qu'elle se met à rire, il lui prend l'irrésistible envie
de jouer avec ses cheveux. Elle passe ainsi sa main dans toute la longueur de
ses cheveux blonds comme les blés, soulève délicatement une mèche qu'elle fait
tourner autour de ses doigts.
J'ouvre
de grands yeux ébahis tandis que Kate ne peut retenir
un « Oh mon Dieu! »
Jamie
sursaute et se demande ce qui se passe, je crois que je la regarde toujours
avec le même air ébahi, elle me remarque, et elle se pose des questions. On
s'en poserait à moins.
« C'est
quoi ce suçon dans ton coup?
-
Ah ça… La nuit a été torride les filles, je vous raconte pas!
-
Avec ton client? S'enquiert Kate.
-
Quoi? Ça va pas non! Ross et moi on s'est engueulé… » On attend la suite.
« Et réconciliés. »
Ross,
l'amour éternel de Jamie, si on l'écoute. La vérité, c'est qu'elle en est
folle, et que c'est réciproque. Tout pour être heureux ces deux là. Tout, sauf
ce mensonge qu'elle cultive, cette double vie qu'elle mène, tous les hommes
avec qui elle passe ses nuits. Elle se justifie en disant que s'il savait ce
qu'elle fait dans la vie, il la plaquerait. Ça parait assez évident, les hommes
aiment avoir l'exclusivité sur leur conquête, l'idée de partager sa femme avec
un autre ce n'est déjà pas supportable - sauf dans leurs fantasmes, mais quand
il faut la partager avec un carnet entier de clients…
Jamie
dit qu'elle sait ce qu'elle fait. Et on la soutient. Jusqu'au jour où il ne lui
sera plus possible de mentir, où elle oubliera tout simplement le dernier
mensonge et sera obligée de tout avouer. Et si un homme déteste encore plus que
sa femme ne soit pas sa propriété exclusive, c'est qu'elle lui ait menti.
Pendant des années. Et un homme comme Ross préfèrerait savoir qu'elle l'a
trompé avec son meilleur ami plutôt que d'apprendre qu'elle ne lui a jamais dit
la vérité sur son métier. Avec Jamie, ça passe ou ça casse, et pour l'instant,
ça passe encore. Elle préfère ne pas penser à demain. Il sera toujours temps
d'y penser le jour venu.
Je
regarde dehors, le ciel est clair même si l'air est frais. C'est un beau temps
pour arpenter les rue de New York, un beau temps pour
faire le tour des agences, pour partir à la découverte de mon futur chez moi.
« Kate, passe-moi ton journal s'il te plait. »
J'ai
laissé traîner les choses assez longtemps, il faut que je règle cette histoire.
Une nouvelle page à tourner, un nouveau pas en avant. Jamie propose de m'aider
dans mes recherches, elle n'a rien d'autre de prévu de la journée, Kate décline à contrecoeur. On se promet de manger ensembles
samedi, toutes les trois. Jamie paye pour nous, on déserte la petite table
occupée toute la matinée. Kate s'engouffre dans la
bouche du métro, Jamie et moi décidons de marcher
jusqu'à une adresse relevée dans les annonces.
Une
belle journée, pas mieux, pas pire que les autres.
Le
problème avec les introductions, c'est qu'on ne sait jamais comment les finir,
ni même à quel moment les finir. A peine finie, il faut déjà penser à la
conclusion. Quant à ce qu'il y a entre les deux… J'imagine que ce n'est plus
entre mes mains…
Fin